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Paul Biya, le 9 décembre. AFP/Seyllou
Paul Biya, le 9 décembre. AFP/Seyllou

Paul Biya refuse de changer sa façon de gouverner

Au Cameroun, Paul Biya a procédé à un remaniement ministériel deux mois après sa réélection à la présidentielle. Les nominations très attendues n’ont pas donné lieu à de grandes manœuvres. A peine à quelques ajustements.

Il était attendu comme le Messie. Le décret présidentiel portant organisation du gouvernement est finalement tombé le 9 décembre, après deux longs mois d’attente. La radio nationale a longuement égréné une soixantaine de noms —pour l’essentiel fort bien connus des Camerounais—.

Ces nominations ont permis aux uns et aux autres, politologues ou simples badauds, de vérifier leurs pronostics. Dans un pays marqué par la présence continue du président Biya depuis bientôt trente ans et par la faiblesse de l’opposition, le remaniement ministériel fait figure d’événement politique, ausculté, disséqué avec minutie pour tenter d’en tirer quelque indice sur l’humeur du Prince, identifier ceux qui sont dans ses bonnes grâces et les autres, ceux qui ont perdu sa confiance.

Premier constat au lendemain de ce remaniement ministériel: rien de neuf sous le soleil. Le gouvernement des Grandes réalisations, le thème de campagne du président Biya est sensiblement le même que celui des Grandes ambitions, leitmotiv de son précédent septennat.

D’ailleurs le gouvernement remanié (37 ministres, 8 ministres délégués au sein d’un ministère, 4 chargés de mission à la Présidence et 10 secrétaires d’Etat) est dirigé par le même homme, Philémon Yang, reconduit à son poste de Premier ministre. Les candidats de l’opposition qui avaient fait un appel du pied au pouvoir en sont pour leur frais: aucun d’entre eux malgré les rumeurs dont bruissait la capitale ne prend place au gouvernement. Idem pour ceux qui appelaient de leurs vœux une ouverture «technocratique».

Bien sûr, à y regarder de plus près, on note quelques nouveautés: le gouvernement s’est enrichi d’un ministère supplémentaire (celui des marchés publics) et un technocrate issu du privé, Alamine Ousmane Mey, s’installe aux Finances.

Chaises musicales

Pour le reste, les ministres se sont livrés pour l’essentiel à un petit jeu de chaises musicales passant d’un portefeuille à l’autre quand ils ne conservent pas leur poste. Louis-Paul Motazé quitte le ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (Minepat) pour devenir secrétaire général des services du Premier ministre. Un redéploiement interprété par beaucoup comme une promotion, une sorte de statut de Premier ministre bis sur mesure pour ce neveu du président.

Ex-grand argentier, Lazare Essimi Menye passe à l’Agriculture. Laurent Esso, ministre d’Etat, secrétaire général à la Présidence, poste-clé du Régime, quitte le Palais présidentiel pour le ministère de la Justice, que lui cède Amadou Ali relégué au poste de ministre délégué à la Présidence chargé des relations avec les Assemblées.

L’éviction d’une figure politique

René Emmanuel Sadi, réputé être un fidèle du président, jusqu’ici secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC au pouvoir) entre au gouvernement à la tête du ministère de l’Administration territoriale jadis tenu par Marafa Hamidou Yaya.

Ce dernier est, de la quinzaine de ministres sortants, celui qui retient le plus l’attention. L’un des rares aussi à se retrouver sans portefeuille. Qu’est-ce qui a bien pu causer la disgrâce de cet aristocrate du nord, qui a siégé 19 années de suite au gouvernement, souvent à des postes clés?

Cité dans l’un des dossiers brûlants de l’opération anti-corruption Epervier, l’affaire Albatros qui a notamment conduit quelques figures politiques en prison, Marafa Hamidou Yaya est considéré par nombre d’observateurs comme victime de son image d’homme fort du régime. Les publications de certains câbles diplomatiques de l’Ambassade américaine à Yaoundé dans l’affaire Wikileaks auraient également pu jouer en sa défaveur selon d’autres analystes.

D’après ces documents, Marafa Hamidou Yaya aurait confié en 2010 à l’Ambassadrice américaine de l’époque son inquiétude quant à l’incompétence d’Elections Cameroon pour mener la présidentielle d’octobre 2011, mais surtout, il aurait affirmé que l’opération Epervier était en partie menée avec des arrières pensées politiques.

La chute de Marafa Hamidou Yaya s’accompagne de celle de Michel Zoah, patron des Sports (tutelle des déboires du football camerounais) ou encore de Bernard Messengue Avom, celui des Travaux publics, dont le ministère a été secoué il y a quelques semaines par le rapport accablant de la Conac (commission nationale anti-corruption) faisant état de détournements de fonds.

Des affaires qui expliqueraient la mise à l’écart des sortants? Rien n’est moins sûr, affirme un journaliste de la place, tant la présence au sein du gouvernement de certains ministres fait figure selon lui de «prime à la médiocrité» dans un gouvernement taxé d’immobilisme.

Pas de nouvelle dynamique à l’horizon

Pour Stéphane Akoa, politologue auprès de la Fondation Paul Ango Ela, au-delà des manœuvres politiciennes, ce nouveau gouvernement ne laisse rien présager des Grandes réalisations promises par le chef de l’Etat:

«On s’attendait à un gouvernement réduit par souci d’efficacité, comportant plus de technocrates ou à défaut dirigé par un Premier ministre technocrate. Mais ce remaniement est plus guidé par des tactiques politiciennes plus que par un réel souci d’efficacité économique. On a bien un technicien aux Finances mais il a, en réalité, peu de marge de manœuvre… 

Le gouvernement en l’état ne peut conduire les grandes réalisations: les ministères stratégiques n’ont pas été restructurés. Par exemple, l’agriculture n’a pas pris de galons, il n’y pas de ministère chargé de l’informel. La structure gouvernementale reste identique. Je ne vois pas comment les promesses de campagne peuvent être mises en musique par cette équipe-là».

Qu’il soit lu sous le prisme économique, politique ou même ethnique, le gouvernement remanié du 9 décembre aura fait de l’avis général beaucoup de bruit pour rien.

Sarah Sakho

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Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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