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Moncef Marzouki, le 25 octobre 2011 à Tunis. REUTERS/ Zoubeir Souissi
Moncef Marzouki, le 25 octobre 2011 à Tunis. REUTERS/ Zoubeir Souissi

Marzouki : le pari de la cohabitation avec les islamistes

Moncef Marzouki, le nouveau président tunisien sera-t-il une simple marionnette des islamistes? Rien n'est moins sûr.

Mise à jour du 18 décembre : Dans un entretien au Journal du Dimanche, le président de Tunisie Moncef Marzouki a déploré que les Français, «prisonniers d'une doxa au sujet de l'islam», sont «souvent ceux qui comprennent le moins le monde arabe». L'ancien opposant de gauche et défenseur des droits de l'homme, longtemps exilé en France, estime que «les craintes à l'égard d'Ennadha sont absurdes».

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Moncef ben Mohamed Bedoui-Marzouki est donc le nouveau président de la République tunisienne. Le chef du Congrès pour la République (CPR), élu par les députés de la nouvelle Assemblée constituante lundi 12 décembre, a prêté serment mardi 13 devant cette même Assemblée et les représentants de diverses institutions de l’Etat tunisien (parmi lesquels le très remarqué et sollicité Rachid Ammar, chef d’Etat-major de l’armée tunisienne…). Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de Moncef Marzouki et des événements qui se déroulent actuellement en Tunisie, notamment la résurgence d’un islamisme plus ou moins radical et aggressif, il faut tout de même saluer la portée symbolique et émotionnelle de cette élection. Car c’est d’abord un militant de la démocratie et des droits de la personne humaine qui vient d’être élu et c’est, qu’on le veuille ou non, une première dans le monde arabe.

Une revanche sur 1994

C’est aussi l’un des premiers adversaires déclarés de Zine el-Abidine Ben Ali (Zaba) qui va occuper le palais de Carthage. Pour bien comprendre la portée d’un tel événement, il faut s’en retourner au début des années 1990. A l’époque, Ben Ali, engagé dans une répression féroce à l’encontre des islamistes, musèle aussi la société civile et les démocrates. Parmi ces derniers, rares seront ceux qui oseront s’opposer à lui. Marzouki est l’un d’entre eux. A la tête de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), il aura même le courage de se présenter à l’élection présidentielle de 1994 contre Zaba. Un crime de lèse-majesté qui lui vaudra de perdre son poste à la tête de la LTDH et qui l’obligera à prendre le chemin de l’exil. Il est certain que Marzouki a pensé à ce qui s’est passé en 1994 alors qu’il prêtait serment devant les députés de la Constituante. Il s’est certainement souvenu de la gêne de la société civile, de la lâcheté de nombre de démocrates qui, à l’époque, voyaient en Ben Ali le rempart contre un scénario à l’algérienne. Il s’est certainement souvenu de ces démocrates d’aujourd’hui qui, hier, le conspuaient pour avoir offensé le président Ben Ali en se présentant à la présidentielle de 1994. Mais la roue a tourné… Comment ne pas aussi avoir une pensée pour Ben Ali, qui de son exil saoudien, a dû encaisser cette élection comme un nouveau coup de pied au derrière. L’opposant qu’il pensait avoir brisé a fini par prendre sa place dans ce qu’il croyait être «son» palais présidentiel. Il arrive parfois que l’Histoire offre des revanches savoureuses…

Des démocrates déchaînés et indignés

Bien entendu, la tâche ne va pas être facile pour Marzouki comme en témoigne le vote blanc de quarante-quatre députés de l’opposition. L’homme est très critiqué pour avoir fait alliance avec les islamistes. Sur internet, nombre de Tunisiens et de Tunisiennes donnent libre cours à leur colère. A-t-il évoqué les «Tunisiennes voilées et non voilées» dans son discours d’investiture qu’il est accusé d’avoir fait allégeance aux islamistes d’Ennahdha. A-t-il terminé ce même discours par un douâ (invocation religieuse) que ces détracteurs y voient la preuve de sa «conversion» à l’islamisme politique et son refus de défendre l’idée d’un Etat civil tunisien.

Grand désarroi du camp démocratique

La virulence de ces critiques et l’usage d’injures et de mises en causes personnelles témoignent du grand désarroi dans lequel est plongé le camp démocratique ou moderniste depuis les élections du 23 octobre dernier. Ainsi, l’alliance du CPR avec Ennahdha est-elle vécue comme une trahison suprême. Un acte contre nature et, du coup, Marzouki fait figure d’exutoire qui permet aux formations telles que le Parti démocrate progressiste (PDP) ou le Pôle démocratique moderniste (PDM) d’occuper la scène médiatique mais aussi d’éviter de réfléchir sérieusement aux raisons de leur défaite électorale. «Je suis navré parce que Moncef Marzouki a trahi les espérances des Tunisiens qui ont porté beaucoup d’espoir sur lui» a ainsi déclaré Ahmed Nejib Chebbi, le leader du PDP. Pour ce dernier, l’élection présidentielle n’était pas démocratique car elle était jouée d’avance du fait de la mainmise d’Ennahdda sur l’Assemblée.

Saura-t-il résister aux islamistes?

Reste à savoir si les mises en cause de ses détracteurs sont fondées ou pas. Certes, l’homme a multiplié les déclarations pas toujours heureuses à l’encontre de ses adversaires modernistes. Mais, en réalité, le fond du problème touche la nature de sa cohabitation avec les islamistes. Et la question à ce sujet est simple: sera-t-il leur marionnette ou restera-t-il fidèle à ses convictions de militant des droits de la personne humaine? A ce sujet, il faut écouter le politologue Vincent Geisser, l’un des rares experts à avoir fait connaître dans le détail la réalité de la Tunisie de Ben Ali alors que ce dernier était encore au pouvoir.

«Moncef Marzouki est un homme de principes et de valeurs. Il a toujours été très ferme à l’égard du régime de Ben Ali et a refusé toute offre de collaboration, alors que certains de ses ‘camarades’, anciens de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, acceptaient des postes de ministres dans les gouvernements de la dictature. Comme disent les Tunisiens, ‘Marzouki est un homme du Sud, une tête dure’, au bon sens du terme».

Pour autant, Vincent Geisser, qui est aussi l’auteur d’un livre d’entretiens avec Marzouki (Dictateurs en sursis, Editions de L'Atelier 2009), n’élude pas la question de l’ambition politique du nouveau président et de ce vers où elle pourrait le porter.

«Marzouki a aussi choisi depuis quelques années de rentrer dans l’arène politique. Il est donc devenu un homme politique porté aux compromis et aux alliances parfois paradoxales. Je ne sais pas quel Marzouki aura le dessus au cours de sa présidence. Le Marzouki personnalité de la société civile qui a voué sa vie à la défense des droits de l’homme dans le monde arabe ? Ou le Marzouki politicien qui rêve depuis longtemps de décrocher la magistrature suprême?».

Pour de nombreux démocrates tunisiens, la cause serait d’ores et déjà entendue. Marzouki aurait vendu son âme aux islamistes pour occuper le trône de Carthage.

«Il prend une revanche sur ceux qui ne l’ont pas aidé au milieu des années 1990. Le problème, c’est qu’il risque de ne pas voir qu’il sera manipulé par les gens d’Ennahdda qui ont besoin de lui pour afficher un semblant de pluralisme», assène un militant du PDP. Interrogé, un ancien compagnon de route de Marzouki au sein de la Ligue des droits de l’homme, est plus nuancé.

Il craint surtout «l’enthousiasme et le volontarisme» du président et espère qu’il ne subira pas «le même sort que les laïcs iraniens qui furent aux côtés de l’imam Khomeiny au premiers temps de la République islamique».

De son côté, Vincent Geisser est moins inquiet même s’il n’élude pas les difficultés à venir.

«Le ‘concubinage’ entre Marzouki et les islamistes ne sera pas de tout repos. Cela risque d’être un ‘PACS’ mouvementé. Sur un certain nombre de valeurs fondamentales, Marzouki ne transigera pas. Je pense notamment à la question du Code de statut personnel (libéral et relativement égalitaire en Tunisie). Marzouki incarne une tradition politique à la confluence de plusieurs courants philosophiques et idéologiques: le nationalisme arabe, le patriotisme tunisien, la philosophie des droits de l’homme et le républicanisme (il est très attaché à la notion de bien public).

S’ils les islamistes touchent à ces domaines, il risque de s’y opposer, en faisant entendre sa différence, voire en choisissant délibérément de rompre avec eux car ‘Marzouki roule d’abord pour Marzouki’. Il n’a jamais été un sous-marin du parti islamiste ou de quelconque force politique tunisienne».

Les prochains mois seront donc déterminants. Ils diront si, dans le monde arabo-musulman, un démocrate peut s’allier avec des islamistes sans finir par être leur victime ou leur marionnette. En cela, l’expérience tunisienne est plus que passionnante: elle préfigure de ce que pourra être l’évolution politique d’autres pays de la région.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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