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Une plage d'Alexandrie, en Egypte, le 7 août 2009. Reuters/Asmaa Waguih
Une plage d'Alexandrie, en Egypte, le 7 août 2009. Reuters/Asmaa Waguih

Les islamistes à l'épreuve du bikini

Les impératifs économiques vont certainement pousser les islamistes à polir leur discours.

Mise à jour du 10 juillet 2012: «sur les plages tunisiennes, adieu les bikinis, bonjour les niqabs», titre le site Tuniscope, qui se réfère aux témoignages de femmes ayant frequenté les plages tunisiennes. Les bikinis se font rares car les femmes craignent «d’éventuelles attaques organisées par des extrémistes religieux», ajoute le site tunisien. 

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Résumons: le tourisme représente au Maroc 14% du PIB en 2010. Pour l’Egypte, c’est 11,5% soit 12,6 milliards de dollars la même année. Pour la Tunisie, c’est 7% du PIB. Au Maroc, les islamistes ont obtenu 107 des 395 sièges du parlement aux dernières élections. En Tunisie Ennahda a raflé 41,47% des sièges. En Egypte, les Frères musulmans totalisent 36,62% des voix au scrutin de listes et les salafistes les talonnent avec 24,36% des voix. Toutefois l’islamisme et le tourisme sont-ils compatibles? La question est de mise et c’est sur l’épreuve du Bikini que les barbus sont attendus pour prouver leur bonne foi et leur doctrine modérée sur le modèle de l’AKP turc. Enfin au pouvoir un siècle après la chute du dernier empire musulman, celui des Ottomans, les islamistes sont de retour aux commandes. Où? Dans des pays sans pétrole, où le touriste, sa bière en terrasse, le bikini de sa compagne et ses euros sont la première source de revenue.

Le touriste au pays des islamistes

Mais après l'annonce de la victoire électorale des barbus, tout le monde se pose la question du devenir de l’industrie nourricière du pays. L’électeur a beau être croyant, il a besoin de manger. Du coup, les islamistes vainqueurs le savent: la ferveur de leurs électeurs ne tiendra pas devant les assiettes vides, les plages vides, les hôtels vides. Du coup, il faut rassurer et très vite. On ne touchera pas aux touristes, ont annoncé les militants d’Ennahda face à un parterre de professionnels du secteur réuni en une messe de réconciliation et d’assurance. Le PJD de Benkirane, chef de l'actuel gouvernement marocain fera de même. En Egypte, les Frères musulmans feront dans le show: visite aux pyramides, photos de groupe et sourire sous les camérasLes curieux salafistes font également sourire avec leurs intentions de promouvoir un tourisme «hallal» avec des plages séparées. «Le parti salafiste al-Nour ne veut pas interdire le tourisme balnéaire. Mais nous voulons un tourisme plus hallal (...) avec des plages non-mixtes» a expliqué doctement un représentant de ce courant d’ultras.

Le touriste aux pieds fourchus

On l‘aura compris, il sera difficile pour les islamistes de concevoir une fatwa qui puisse concilier les rigueurs de leur doctrine et les impératifs de l’économie nationale. L’épreuve du bikini sera dure et risque de faire éclater cette famille idéologique autrefois unie, entre modérés pragmatiques et orthodoxes intraitables. Les deux ne se contenteront pas de se tourner le dos mais seront forcés à s’opposer et violemment. On sait que les pires guerres, les plus meurtrières, sont internes au courant religieux et pas celles entre religieux et laïcs.

Le touriste étranger, généralement occidental, a toujours servi d'exemple au prêche des religieux les plus extrêmes: l'homo touristicus est l’incarnation du mal, du nu, de l’infraction, de l’immoral. Le touriste fait ce que l’islamiste proclame interdit : il boit de l’alcool, se promène nu, fornique en public ou mange du sanglier. Comment alors trouver dans le corpus religieux musulman, vieux de quelques siècles, des textes qui puissent promouvoir la tolérance par besoin de réalisme? Comment promouvoir en même temps la charia et le bain de soleil? Comment remplir les hôtels et les complexes en même temps que les mosquées? On ne sait pas. Les déclarations des islamistes vainqueurs restent ambigües sur ces questions. Les théologiens modernes ne sont justement pas modernes et personne ne s’est penché sur la question depuis toujours.

Qu’est-ce que l’islamisme?

La plus curieuse des définitions précise que c’est un mouvement qui s’inspire des hadiths (Paroles du Prophète) et tellement peu du Coran. Le texte coranique porte sur un nombre d’interdits déterminés comme le sacrifice païen, l’alcool, les paris…etc. Les interdits introduits par les hadiths sont, quant à eux, innombrables. Quelques réformateurs religieux avaient compris il y a longtemps que le corpus de hadiths est composé d’un nombre incalculable de hadiths faux, apocryphes et fabriqués par les «politiques» pour des besoins de gouvernance et de légitimité. Moderniser l’islam est impossible sans moderniser son corpus et sans une lecture critique de ses textes fondateurs. Les islamistes d’aujourd’hui sont les fils d’une époque moderne et les disciples idéologiques de textes qui datent de quelques siècles. Confrontés aujourd’hui au pouvoir, les Frères musulmans et les salafistes se retrouvent devant de vieilles questions de théologie et de tolérance, de corps et de voile.

Vous connaissez le Trikini?

Pas la barbe mais le bikini. C’est dans le corps de la femme que va être donc tranchée la question masculine du pouvoir. Encore une fois, depuis la création et les temps adamiques. Les islamistes savent que l’exercice sera difficile et les réponses décisives pour l’économie du pays, leur légitimité, leur idéologie et pour leurs électeurs qui ont besoin de manger autre chose que des prières. Des solutions? En Algérie, certains ont inventé une sorte de tenues spécifiques pour les femmes qui veulent nager sans trop «montrer»: le Trikini. Composé d’un haut, d’un bas et d’une jupette qui efface les traces du sexe dans les plis du tissu. Parfois le Trikini est une véritable Burqa qui cache tout le corps et ne laisse voir que la mer. On l’appelle aussi le Burkini! L’autre solution est celle du tourisme «off short»: des zones interdites aux musulmans, ouvertes aux étrangers. Des ghettos du bien être derrière des pays de restrictions. Dans quelques semaines, les islamistes élus devront faire leurs choix. On verra donc.

Deux questions pour conclure  

Que veut le touriste? Il en veut pour son argent: du soleil, des plages, de l’exotisme, la mer, les services de qualité, le dépaysement, le doux roulis des vagues, la courbe d’une hanche et le ciel bleu sur une île qui n’appartient qu’à vous. Ce qu’on ne sait pas, c’est la réponse à la seconde question: Que veut l’islamiste quand il a le pouvoir? Officiellement, plus de démocratie, de la justice sociale, de la bonne gouvernance, de l’arabité, de l’islamité et moins d’occidentalisation. L’islamiste veut moraliser la vie courante et plaire à son Dieu en généralisant l’obéissance. Mais l’islamisme est fondamentalement un utopisme: il veut la Cité juste, la «fin des temps», l’utopie finale, la Cité de Dieu, le retour du Califat, en plus moderne ou pas. D’où la seule question qui vaille pour le moment: peut-on se promener nu dans la cité de Dieu? Selon les textes, non. Sauf que la cité de Dieu a besoin d’un budget en euro ou en dollars. Et les islamistes élus le savent.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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