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Un manifestant tunisien originaire des zones rurales marginalisées, à Tunis, le 28 janvier 2011. REUTERS/Louafi Larbi
Un manifestant tunisien originaire des zones rurales marginalisées, à Tunis, le 28 janvier 2011. REUTERS/Louafi Larbi

Tunisie: le pain avant l'islam et la démocratie

Une nouvelle étude sonde l'opinion des Tunisiens sur la transition démocratique de leur pays.

Le 23 octobre, les Tunisiens se sont rendus aux urnes pour participer aux premières élections depuis le printemps arabe. De l’avis général, ces élections ont été libres et justes, ce qui est une victoire pleine de sens dans une région longtemps soumise à la dictature. Avec une participation d’un peu plus de 50%, la majorité des Tunisiens—environ 40%—ont glissé dans l’urne un bulletin pour Ennadha, le parti de la renaissance, représentant des islamistes modérés. Malgré la victoire très nette de ce parti sur ceux qui le talonnaient, un certain nombre de formations à l’esprit plus laïque ont remporté un pourcentage équivalent des suffrages, ce qui signifie qu’il ne s’agit pas là d’une victoire absolue pour le camp islamiste. Au vu de la répression subie par les partis politiques et de la période relativement courte entre la révolution et les élections, ce résultat ne reflète pas vraiment clairement les préférences des citoyens ordinaires.

L'opinion tunisienne très divisée

Peu de temps avant les élections, entre le 30 septembre et le 11 octobre, le deuxième volet d’un sondage d’opinion conduit dans onze pays, le Baromètre arabe a été organisé en Tunisie. Les conclusions de cette enquête ont révélé que la victoire d’Ennahda ne traduisait pas une franche aspiration à un système politique plus religieux. L’enquête donne également un aperçu des préoccupations politiques des citoyens ordinaires dans un sens plus large, de leur opinion de la révolution et de la transition politique actuelle en Tunisie, ainsi que de leur préférence quant au type de système politique qui leur semblerait convenir pour diriger leur pays.

Si l’on s’en tient au résultat des élections, il semble y avoir une division plus ou moins égale entre partisans et opposants de l’islam politique. Certaines données fournies par le baromètre arabe le confirment. Interrogés sur les bases nécessaires pour établir les règles de la loi, 65% des sondés indiquent être d’accord avec la déclaration selon laquelle le gouvernement ne devrait faire appliquer que les lois de la charia, tandis que 84% estiment que le gouvernement devrait prendre en compte le désir du peuple. Un pourcentage encore plus élevé—86%—trouve que le gouvernement devrait faire appliquer la charia dans certains domaines et rédiger des lois en accord avec la volonté du peuple dans d’autres. Ce qui indique que les Tunisiens pensent que l’islam devrait influencer certains éléments de la vie politique. On peut donc en déduire que les Tunisiens privilégient des lois tirant à la fois leurs racines dans la volonté du peuple et en accord avec la loi religieuse.

L'islam, une affaire personnelle?

D’autres indicateurs laissent penser que les Tunisiens ne désirent pas tant que cela voir l’islam jouer un rôle significatif dans la vie politique. Bien que des divisions existent à l’intérieur du parti, Rached Ghannouchi, à la tête d’Ennahda depuis longtemps, ne cesse d’affirmer que lui et son parti représentent une tendance progressiste du réformisme islamique plutôt qu’un mouvement cherchant à instituer un État islamique. Cette vision du rôle de l’islam en politique—informatif mais pas moteur—semble correspondre aux désirs d’une majorité de sondés. Lorsqu’on leur demande spécifiquement le rôle que l’islam devrait jouer dans la vie publique, une confortable majorité répond qu’il devrait être réduit au minimum. Par exemple, 78,4% d’entre eux ont répondu que les membres du clergé ne devraient pas influencer le choix des électeurs, seuls 30,6% estiment qu’il vaudrait mieux pour la Tunisie que des responsables plus religieux occupent des fonctions publiques, et seulement 25,4% que des membres du clergé devraient influencer les décisions du gouvernement. En outre, pour 78,5% des personnes interrogées, la religion est une affaire personnelle qui doit rester séparée de la vie sociale et politique. Ainsi, si de nombreux Tunisiens estiment que les lois ne devraient pas aller à l’encontre de la charia, la plupart ne désirent pas que la religion ou les religieux jouent un rôle actif dans la vie publique.

Pourquoi les Tunisiens ont-ils voté pour Ennahda?

Quoiqu’il en soit, Ennahda en tant qu’organisation est perçu de façon plus favorable que l’on pourrait s’y attendre à la lumière de son identification délibérée avec l’islam et le mouvement islamiste. Environ la moitié des sondés (49,4%) déclarent faire confiance à ce parti. Ce niveau de confiance dépasse celui accordé à de nombreuses organisations, y compris à l’Union générale tunisienne du travail (37,8%), aux organisations de la société civile (43,8%) et aux partis politiques en général (28,2%). Ce niveau de confiance est considérablement plus élevé pour d’autres acteurs politiques cependant, notamment pour le gouvernement de transition (66,3%), les tribunaux (55,9%), la police (61,2%) et les forces armées (92,6%).

Malgré ce haut niveau de confiance accordé à Ennahda, le soutien affiché au parti est considérablement plus bas. Quand on a demandé aux personnes sondées quel parti représentait le mieux leurs aspirations politiques, sociales et économiques, seules 11,9% ont cité Ennahda. Pourtant, lorsqu’on leur a demandé pour quel parti ils voteraient lors des élections, 19,9% ont répondu Ennahda, ce qui implique sans doute que les facteurs locaux et la sélection des candidats étaient des éléments clés du succès électoral d’Ennahda. D’autres facteurs contribuent également à expliquer pourquoi la part des suffrages remportée par Ennahda est bien supérieure à la proportion de personnes sondées favorisant le programme islamiste du parti. Notamment les démarches d’Ennahda qui a efficacement encouragé ses électeurs à se rendre aux urnes, effort bien supérieur à celui d’aucun autre parti. Il faut aussi compter avec la légitimité acquise après des années d’opposition au régime de Ben Ali. En outre, l’un des observateurs internationaux s’est entendu confier que de nombreux Tunisiens ont choisi de voter pour Ennahda parce que le parti connaît les personnes impliquées dans la répression systématique, et, par conséquent, qu’il est le mieux placé pour s’assurer que d’importants membres de l’ancien régime ne se réintroduisent pas dans l’arène politique.

Interrogés sur la révolution les jours qui ont précédé les élections, la moitié des sondés ont affirmé qu’elle leur avait été bénéfique tandis que pour 40% d’autres personnes, la situation était restée plus ou moins la même. Seuls 10% estimaient que ces changements politiques avaient aggravé leur situation.

Des revendications économiques

Les citoyens restent dans leur majorité assez optimistes sur les changements à long terme rendus possible par la révolution. Une grande majorité pense qu’un système démocratique va naître (93,5%), ainsi que de meilleures opportunités économiques (94,9%), une amélioration du respect des droits humains (93,9%), un état de droit (92,4%) et une plus grande justice sociale (92,5%).

Si les Tunisiens aspirent à des changements radicaux par rapport à l’ancien système, la plupart attribuent les causes profondes de la révolution à des griefs économiques. Selon 63% des sondés, la principale cause des soulèvements était le mécontentement économique tandis que pour 17,9%, il constituait le 2e facteur en termes d’importance. La raison la plus communément avancée ensuite est la corruption du système, avec 16,7% des sondés estimant que c’était la raison la plus importante, et 45,4% pour qui cela représentait le 2e facteur principal. En comparaison, seuls 13,9% des sondés estiment que l’aspiration à la liberté politique était la raison majeure derrière les soulèvements. De toutes petites minorités ont cité d’autres facteurs, comme l’instauration d’un État islamique ou la volonté de mettre un terme aux politiques pro-occidentales de la Tunisie.

Étant donné la nature des griefs qui ont motivé la révolution, rien d’étonnant que les préoccupations économiques dominent encore l’arène politique. Presque 70% des sondés ont déclaré que les inquiétudes économiques telles que l’inflation et le chômage étaient les défis les plus importants auxquels étaient confrontés les Tunisiens. Viennent ensuite les problèmes de la corruption (12,9%) et de la sécurité intérieure (7,5%).

En comparaison, 1,9% seulement des personnes sondées ont cité la consolidation de la démocratie et 1,4% estimaient que la tenue d’élections libres et justes était le plus grand défi à relever par leur pays. Toutefois, ces chiffres ne veulent pas dire que les Tunisiens ne sont pas pour la démocratie. D’ailleurs 90% des sondés sont d’accord pour dire que si la démocratie peut présenter des problèmes, elle reste le meilleur mode de gouvernement. De même, pour 98,3% un système démocratique représente un bon ou un très bon moyen de diriger la Tunisie.

La démocratie reste à construire

En outre, ce manque d’intérêt dans les défis politiques ne semble pas s’expliquer par la conviction que la transition démocratique ait déjà été consolidée. Au contraire, seuls 28,1% des sondés estiment que la Tunisie est plus proche de la totale démocratie que de la complète dictature.

Quoi qu’il en soit, il est clair que les Tunisiens estiment que certains objectifs associés à une démocratie libérale ont été atteints. Une grande majorité (90,2%) juge que l’on peut critiquer le gouvernement sans peur. Pourtant, lorsqu’on leur demande d’évaluer le niveau de démocratie et de respect des droits humains dans le pays, seuls 26,7% le trouvent bon ou très bon contre 18,6% qui le trouvent mauvais ou très mauvais. La réponse la plus courante est de loin qu’il n’est ni bon ni mauvais (45,6%), ce qui ne fait que conforter l’idée qu’à leurs yeux, il reste beaucoup à faire dans le domaine politique.

Une explication possible de cette évaluation plutôt basse du niveau de démocratie et de ce manque d’intérêt pour les impacts de la politique est la manière dont les Tunisiens comprennent la démocratie. Plutôt que de la penser en termes d’abord politiques, comme c’est couramment le cas dans beaucoup de démocraties libérales occidentales, pour de nombreux Tunisiens et de ressortissants d’autres pays, comme le montre le baromètre arabe, la démocratie relève d’abord de la sphère économique. Pour près de la moitié des Tunisiens (48,3%), la principale caractéristique d’un gouvernement démocratique est un petit écart de revenus (21,1%), la fourniture des biens et services de base à tous les membres de la société (22,4%) ou l’élimination de la corruption (4,8%). En comparaison, 27,4% estiment que la caractéristique la plus importante est la tenue d’élections libres et justes, 11,3% estiment que c’est la possibilité de critiquer le gouvernement et 11,1% que c’est l’égalité des droits politiques pour tous les citoyens.

Quel système politique?

L’une des principales tâches de la nouvelle assemblée constituante élue est de rédiger une constitution qui définira le futur système politique. L’une des décisions les plus critiques consistera à déterminer si la Tunisie se dotera d’un système présidentiel ou parlementaire. Cette question complexe a été soumise aux personnes interrogées, dont beaucoup, sans surprise, ont répondu qu’elles n’en savaient rien (21,5%). Parmi celles qui avaient une opinion sur la question, la majorité était pour un système parlementaire (52,9%). Seules 15,4% ont indiqué être favorables à un système présidentiel semblable à celui qui existait entre 1957 et la chute de Ben Ali, tandis que les 32% restant ont indiqué qu’elles préféraient un mélange des deux.

Si les Tunisiens veulent un système parlementaire, ils recherchent aussi un système plus civil que religieux par nature. Plus de trois quarts (76,5%) des personnes sondées ont indiqué vouloir un État civil contre 23,5% un État religieux.

Dans l’ensemble, les Tunisiens ont des préférences claires et marquées pour l’avenir de leur pays. Les aspirations à un système démocratique—dans les grandes lignes—sont fortes et il existe un vaste consensus selon lequel le rôle du parlement dans le processus politique devra être plus important qu’avant. Surtout, malgré la victoire significative d’Ennahda dans les élections de l’assemblée constituante, la grande majorité des Tunisiens souhaitent un État civil et qu’un rôle limité soit réservé à l’islam dans le processus politique, bien que la plupart s’accordent à dire que les lois devraient en règle générale être en accord avec la charia. En conséquence, la popularité future d’Ennahda dépendra sans doute de sa capacité à demeurer un parti islamiste modéré.

Il apparaît aussi clairement que les Tunisiens continuent de placer de grands espoirs dans les réalisations de la transition politique actuelle, bien que leur préoccupation première soit la perspective d’un meilleur avenir économique. Si les aboutissements politiques ont leur importance, le baromètre arabe montre que la révolution a été inspirée par un désir de plus grandes opportunités économiques, qui restent au cœur des exigences du Tunisien moyen. Ainsi, tandis que l’assemblée constituante débattra des mérites des différentes formes de gouvernement représentatif, il est impératif que le gouvernement de transition ne perde pas de vue les problèmes économiques et qu’il promeuve des réformes qui bénéficieront à toutes les sphères de la société. Faute de quoi, quelle que soit la tendance politique déterminée par le projet de constitution, les griefs contre le système vont probablement persister.

Michael Robbins

Foreign Policy

Traduit par Bérengère Viennot

Foreign policy

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