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Joseph Ki-Zerbo. Ouagadougou, Burkina Faso, 1978. AFP.
Joseph Ki-Zerbo. Ouagadougou, Burkina Faso, 1978. AFP.

Ki-Zerbo, pilier de l'histoire africaine

Cinq ans après la mort du célèbre historien burkinabè, l'écrivain Emmanuel Dongala lui rend hommage.

Je me souviens encore de cette émission «Apostrophes» où pour la première fois Bernard Pivot invitait un parterre d'écrivains africains et pas des moindres. Le programme touchant à sa fin, le présentateur, de façon un peu facétieuse, a demandé à Joseph Ki-Zerbo qui évidemment était du nombre, si sans la colonisation, ce dernier serait aujourd'hui historien. «Historien?», a repris Ki-Zerbo, «Non, petit-fils d'historien probablement!».

Voilà tout Ki-Zerbo, l'un des intellectuels africains le plus mésestimé sinon sous-estimé du XXe siècle. Et pourtant, sa contribution à l'élaboration d'un discours africain autonome, «endogène», pour reprendre le mot de ce premier agrégé africain d'histoire à la Sorbonne, a été aussi importante que celle de ses pairs sénégalais plus célèbres comme Léopold Sédar Senghor ou Cheick Anta Diop.

Se réapproprier l'histoire africaine

Pour lui, tout commence et finit par l'Histoire, car ce n’est que par une révision déchirante sur le plan historique que l'Afrique pourra développer une vision nouvelle du monde, «une nouvelle cosmogonie qui soit porteuse de bien de services et de valeurs». Pourquoi une telle révision, une telle rupture? Parce que trop longtemps l’idéologie dominante, européenne essentiellement, a fait croire que l’itinéraire historique de l’Afrique ne commençait qu’avec son contact avec l’Occident  (voir Hegel) et que l’essentiel de cette histoire se résumait à «l’épopée» coloniale du XIXe siècle et aux dernières décennies du XXe siècle où le continent fut décolonisé et mal décolonisé.

Pour rompre avec cette vision réductrice de l’histoire africaine et permettre aux Africains «d’avoir un petit contrôle sur leur passé», Ki-Zerbo a commencé son gigantesque travail de pionnier en puisant aussi bien dans l’archéologie que dans les traditions orales. La première somme de ce travail est son ouvrage aujourd’hui devenu un classique, Histoire de l'Afrique Noire: D'hier à demain (1978). Plus tard, il co-dirigera deux ouvrages de la monumentale Histoire de l'Afrique, parrainée par l'UNESCO.

Dans ces nombreux articles et ouvrages, Ki-Zerbo n'a cessé d'affiner sa réflexion. Il n'a cessé de clamer haut et fort que pour l'Afrique, développer une pensée endogène était une question de survie; sans cette pensée qui permettrait aux Africains de répondre aux questions «qui sommes-nous, d’où venons-nous?», l’Afrique deviendra sous peu victime d’un «clonage culturel» et qui dit clonage culturel, dit fin de la civilisation. Cette pensée endogène (et son corollaire de développement endogène) ne voulait pas dire s'emmurer et se camper dans le passé; l’on pense notamment au brumeux concept d' «authenticité» élaboré au Zaïre par Mobutu. Mais elle signifiait une pensée «poreuse à tous les souffles du monde» comme dirait le poète Aimé Césaire, et cependant puisant dans ses propres profondeurs tel un arbre qui se nourrit des vents extérieurs mais reste solidement enraciné dans sa terre. Ce n'est qu'alors, qu'une réflexion originale sur l’avenir de l'Afrique pourrait se faire, hors des grilles de lecture dominantes. Ainsi pourraient être repensés l'Etat, le développement, le système éducatif, l’importance des langues africaines dans l'éducation, la place essentielle des femmes et d'autres problèmes fondamentaux. Car il ne faut pas oublier que l'Afrique a été vidée de sa substance et que ce qu'on lui a apporté jusque-là contient beaucoup de vide.

Une pensée à mettre en action

Se réapproprier la totalité de son histoire, considérer les traditions orales comme sources valables d’éléments historiques, élaborer une pensée endogène et j’en passe, toutes ces idées originales à l’époque de leur conception sont aujourd’hui si bien intégrées dans la problématique et le paradigme des recherches et travaux actuels sur l'Afrique qu'elles ressemblent à des lieux communs tant elles semblent aller de soi. On oublie qu’à leur origine se trouve un certain Ki-Zerbo. Mais pour cet historien qui connaissait si bien l’Afrique pré-coloniale, perdre la paternité de ses idées et les voir tomber dans le domaine public ne pouvait être qu’être un objet de satisfaction, tout comme dans l’ancienne Afrique, il n’y avait pas de copyright sur les créations intellectuelles. En 1997, il reçut le Prix Nobel Alternatif pour ses recherches sur les modèles originaux de développement.

Ki Zerbo n'a pas été qu'un intellectuel enfermé dans sa tour d'ivoire, il a été un homme d'action jusqu'au bout. Pour lui, la pensée ne pouvait être séparée de l'action et réciproquement. En 1958, jeune homme, il fit campagne pour le «non» au referendum organisé par De Gaulle, c'est-à-dire pour une indépendance immédiate des colonies africaines de la France. En 2003, octogénaire, il battait encore le pavé pour réclamer la lumière sur la mort de son compatriote journaliste Norbert Zongo.

Bien sûr, je ne veux en rien faire l’impasse sur le politicien burkinabè, celui qui avait été éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle en 1978. Mais franchement, entre un Ki-Zerbo président de la République du Burkina Faso et un Ki-Zerbo qui nous laisse en héritage ses travaux et son Histoire de l’Afrique Noire, je préfère de loin le dernier. À l'exception de Senghor peut-être, les intellectuels africains authentiques n'ont jamais réussi dans la politique politicienne et c'est tant mieux pour nous. Leur farouche indépendance, leur rigueur, font qu'ils ne se soumettent pas facilement . Il était donc prévisible que même un homme comme le Burkinabè Thomas Sankara, que par ailleurs Ki-Zerbo qualifie de «patriote sincère et désintéressé, un idéaliste volontariste», se défiât de lui et tout comme César, le fit juger et condamner par un tribunal dit «populaire». Le résultat fut l'incendie de sa bibliothèque de plus de 11.000 ouvrages, une sentence cruelle pour un intellectuel, historien de surcroît. C’est cela, le prix de la liberté intellectuelle.

Il disait souvent, «nan lara, an sara»: «si nous nous couchons, nous sommes morts». Le lundi 4 décembre 2006, il ne s'est pas couché, il n'est pas mort, il a tout simplement rejoint l'Histoire. Mon plus grand regret c'est de ne pas avoir eu la chance de rencontrer, avant son départ, cet homme qui se situe d’emblée parmi les plus grands historiens et théoriciens que l’Afrique noire ait donné au monde.

Emmanuel Dongala est écrivain et professeur. Son dernier roman, Photo de groupe au bord du fleuve (Actes Sud, 2010) vient d’obtenir le Prix Kourouma 2011.

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Emmanuel Dongala

 Emmanuel Dongala est écrivain et professeur.  Son dernier roman, « Photo de groupe au bord du fleuve » (Actes Sud 2010 , vient d’obtenir le Prix Kourouma 2011.

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