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Trois femmes entrent dans un bureau de vote pour les élections législatives en Egypte  le 14 décembre 2011. Reuters/Amr Dalsh
Trois femmes entrent dans un bureau de vote pour les élections législatives en Egypte le 14 décembre 2011. Reuters/Amr Dalsh

L'essor des islamistes? Un mirage

Au Maghreb, les islamistes sont certes les grands vainqueurs des urnes, mais le pouvoir est ailleurs...

En Égypte, les récents résultats du premier tour des élections législatives ont soulevé un tollé général, les médias ont été submergés et la sphère publique prise de court. Mais la victoire des partis islamistes est surfaite. Si l’on prend en compte la solide implantation politique, économique et sociale des islamistes dans les sociétés arabes (sans parler de l’abondante propagande religieuse), il est au contraire surprenant qu’aucun parti islamiste n’ait obtenu la majorité absolue lors des élections de ces dernières semaines.  En Tunisie, au Maroc et en Égypte, aucune formation islamiste ne peut se prétendre supérieure aux autres forces politiques. Leur triomphe apparent se révélera bientôt pour ce qu’il est: une simple illusion.

Victoire relative des islamistes

En Tunisie, le parti Ennahda n’a remporté que 37% des sièges de l’assemblée constituante (soit 89 sur 217); il fait donc course en tête, ma sa victoire ne lui donnera pas le dernier mot lors de la rédaction de la Constitution, pas plus qu’elle ne lui permettra de former un gouvernement unilatéral. Au Maroc, le Parti de la justice et du développement (PJD) a rassemblé un peu moins de 27% des voix (107 sièges sur 395), ce avec une participation inférieure à 46%. Le PJD a certes recueilli deux fois plus de suffrages que lors des précédentes élections (le parti avait remporté 47 sièges en 2007); c’est par ailleurs la première fois qu’une formation politique remporte autant de sièges depuis les premières élections marocaines, en 1963. Toutefois, du fait de la singularité et la complexité du système électoral marocain (qui accouche toujours d’un Parlement fragmenté), aucun parti ne peut régner en maître sur le corps législatif du pays.

En Égypte, la victoire électorale des islamistes est indéniable, et ne devrait pas se démentir au second tour. Il est en revanche peu réaliste de s’attendre à les voir contrôler une majorité inébranlable au sein du nouveau Parlement. Le parti des Frères musulmans, Liberté et Justice (PLJ), demeure le mouvement islamiste le plus emblématique et le plus puissant du monde arabe; pour autant il n’a recueilli que 36,6% des suffrages, et ce malgré sa longue expérience en matière de campagne électorale (officiellement, le mouvement était interdit depuis plusieurs dizaines d’années, mais nombre de Frères se présentaient aux élections en tant que candidats «indépendants»).

La plus grande surprise demeure le succès relatif des salafistes ultraconservateurs: ces candidats-surprise ont recueilli 24,3% des suffrages égyptiens. Parviendront-ils à maintenir ces résultats lors des deux prochaines étapes des législatives? Rien n’est moins sûr. D’une, leur rhétorique islamique, qui a occulté la sphère médiatique ces dernières semaines, s’avère imprudente et naïve. De deux, ils devront se mesurer à leurs homologues islamistes plus modérés, comme les Frères musulmans et le parti Al-Wasat. Lors du second tour, qui opposait des candidats individuels, les Frères ont écrasé leurs rivaux salafistes, en remportant près de dix fois plus de sièges.  

Les islamistes à l'épreuve du pouvoir avec un lourd héritage

Ceux qui craignent l’essor des islamistes redoutent avant tout de les voir remanier les institutions politiques en leur faveur. Mais ces élections ne changeront pas les règles du jeu; elles ne donneront pas les pleins pouvoirs aux nouveaux venus. Parmi les partis islamistes «en pleine ascension», aucun n’est aujourd'hui en mesure de reprendre le pouvoir aux dirigeants actuels, du moins, si l’on en croit le verdict des urnes.

En Tunisie, au Maroc et en Égypte, les partis islamistes qui sont sortis vainqueurs des élections ne pourront faire évoluer le statu quo de manière significative. D’une, les structures autoritaristes établies fonctionnent toujours, et l’ancienne élite est en pleine forme. Le lourd héritage de Zine el-Abidine Ben Ali comme celui d’Hosni Moubarak empêchera toute tentative de démantèlement de ces structures par les nouveaux gouvernements. Lorsqu’il aura formé son gouvernement de coalition (qui fait encore l’objet de négociations intensives), le parti Ennahda devra batailler contre deux institutions anciennes et solidement implantées: les élites de l’armée et des forces de sécurité. Elle feront tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher tout changement fondamental susceptible de menacer leurs intérêts.

Le pouvoir est ailleurs...

L’armée tunisienne a fait preuve d’une retenue remarquable au lendemain de la fuite de Ben Ali, alors même que le pouvoir était à sa portée, ceci dit, ses généraux ne sont pas des anges. Ils déclarent considérer l’armée comme la «gardienne de la république», laissant par là même entendre qu’ils pourraient adopter un rôle de superviseur, ou même s’octroyer un pouvoir de nomination modéré – et ce tout particulièrement si les forces politiques civiles ne parviennent pas à limiter l’importance de leur rôle dans la nouvelle Constitution. L’armée va suivre la scène politique de très près, depuis les coulisses. Quant aux forces de sécurité, elles sont encore plus intraitables, et ne se plieront pas aux nouvelles réalités de la vie politique sans résistance. Toute tentative de réhabilitation visant à les intégrer aux nouvelles institutions démocratiques pourrait saper l’ensemble du processus de transition.

Au Maroc, le monarque est souverain et intouchable, il est au dessus de la politique. Les amendements constitutionnels approuvés en juillet dernier (lors d’un fameux référendum) ne confèrent que peu de pouvoir au Parlement. Ils ont réorganisé la sphère politique afin de la rendre plus visible, mais inefficace. Le PJD formera un gouvernement au pouvoir limité, qui aura pour double objectif d’apaiser la monarchie et la rue. Sans surprise, le PJD ne compte pas rivaliser avec le Palais royal (al-Makhzan), qui règne sans partage sur l’État et sur la société.

La situation est encore plus transparente en Égypte, où l’armée demeure le seul acteur d’importance, et où le Conseil suprême des forces armées (CSFA) n’a visiblement aucune intention de céder le pouvoir aux Frères musulmans comme à tout autre parti politique. Le nouveau Parlement sera sans doute dirigé par un parti islamiste, mais il aura les mains liées et sera condamné à l'inefficacité. Selon une déclaration constitutionnelle ratifiée en mars dernier par un référendum populaire, le CSFA conserve le pouvoir exclusif, autrement dit de choisir ou de démettre le gouvernement. Dans un récent communiqué relayé par un membre de CSFA, le général Mamdouh Shaeen, conseiller juridique du ministre de la Défense, on apprend que les partis arrivés en tête des élections ne pourront former de gouvernement, dissoudre le gouvernement nommé par le CSFA, ou remettre en question l'autorité de ses ministres. Et, comble de l'ironie, le Parlement devra rédiger la nouvelle consultation sous la supervision du CSFA. En somme, les résultats des élections ne feront qu'ajouter à la division et à la discorde qui règnent aujourd'hui sur la scène politique du pays.

Après la victoire, le jeu politique

Aucun parti islamiste ne formera de gouvernement unilatéral. Il va falloir négocier, bâtir des coalitions, et faire des concessions. Ce faisant, les islamistes devront revoir leurs ambitions politiques à la baisse, et se montrer plus flexibles dans leur partage du pouvoir. Plus important: du fait du processus de transition, ils sont désormais plus susceptibles d'abandonner leurs objectifs d'origine, comme l'instauration d'un État islamique ou l'application de la loi islamique (sharia). Une tendance se dégage ainsi des récentes déclarations des leaders islamistes de Tunisie, du Maroc et d'Égypte: on observe une réévaluation générale de leurs priorités politiques, qui se font plus pragmatiques, plus réalistes. Plutôt que de se focaliser sur le sacré et sur les questions d'identité, ils abordent désormais des problèmes plus terre-à-terre, comme la réforme de l'éducation, la lutte contre la corruption et la reconstruction des infrastructures.

Les jeunes arabes restent fidèles à la philosophie des révoltes du printemps, et ne tolèreront aucune entorse au respect des libertés individuelles et des droits de l'homme. Les nouveaux gouvernements islamistes devront s'engager à respecter le pluralisme politique, les droits des minorités et la liberté d'expression. Plus important: ils se verront obligés de faire de vraies concessions sur le volet religieux. Autrement dit, la pression qui pèse sur les islamistes ne se limitera pas à leurs positions politiques (qui leur permettent de manœuvrer habilement contre leurs adversaires), elle affectera également leurs convictions idéologiques, et permettra donc d'enrayer «leur illusoire essor».

Khalil al-Anani 

Foreign Policy

Traduit par Jean-Clément Nau

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