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Fatou Bensouda, nouvelle procureure générale de la CPI, Abidjan, juin 2011. © REUTERS/Thierry Gouegnon
Fatou Bensouda, nouvelle procureure générale de la CPI, Abidjan, juin 2011. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Fatou Bensouda, caution africaine de la CPI

La nouvelle procureure générale de la Cour pénale internationale veut faire taire les accusations de racisme qui pèsent sur l'institution.

Mise à jour du 18 juin 2012: Fatou Bensouda prend ses fonctions de nouvelle procureure de la Cour pénale internationale. La magistrate gambienne a prêté serment le 15 juin pour un mandat de neuf ans. Elle succède à Luis Moreno-Ocampo.

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C’est une Africaine qui sera aux manettes, en tant que procureure générale de la Cour pénale internationale (CPI), quand s’ouvrira le procès de Laurent Gbagbo, l'ex-président de la Côte d'ivoire en juin 2012. Fatou Bensouda, 50 ans, spécialiste de droit maritime international, a été tour à tour avocate, ministre et banquière en Gambie, son pays d’origine, une nation anglophone enclavée dans le territoire du Sénégal.

Ex-conseillère juridique et substitut du procureur au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha, en Tanzanie, elle est devenue l’adjointe du procureur argentin Luis Moreno-Ocampo en septembre 2004. Après neuf ans de bons et loyaux services, la voilà désignée par les 120 pays membres de la CPI pour succéder à son patron. Non pas à cause de ses origines, assure-t-on dans les coulisses, mais parce qu’elle est «la plus compétente et la plus expérimentée». Elle «redonnera du sérieux à la CPI», espère de son côté la presse néerlandaise, qui taxe au passage Moreno-Ocampo de «maladroit et mégalomane».

Un alibi des Occidentaux?

Il n’empêche: c’est un successeur africain à Luis Moreno-Ocampo qui était activement recherché. Fatou Bensouda a été en concurrence avec 52 candidats. Puis, au fil du processus de sélection, neuf d’entre eux ont été pressentis avant une liste finale de quatre personnes, dans laquelle figurait un autre Africain, Mohamed Chande Othman, président de la Cour suprême de Tanzanie. Sa nomination, même si elle n’a rien à voir avec ses origines, est fatalement interprétée comme un signal politique fort: il s’agit de redorer le blason de la CPI, accusée de faire la justice des Occidentaux et de n’avoir que des Africains à son tableau de chasse… Un rapport critique de l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) avait d’ailleurs demandé en septembre à la CPI de «combler des lacunes» et de plancher sur «d’autres affaires».

Des chefs de milice congolais

Aujourd’hui, HRW attend de voir quels seront les actes posés par Fatou Bensouda, en espérant qu’elle sera «le procureur du changement et non de la continuité». Selon Param-Preet Singh, conseiller senior du programme Justice internationale de HRW, l’un de ses plus grands défis consistera à gérer la «tension entre une demande croissante de justice et la nécessité d’aboutir à une justice plus efficace dans les pays où des enquêtes sont déjà engagées, comme la République démocratique du Congo, l’Ouganda et le Soudan».

Parmi les plus grosses prises de la CPI, en dehors de Laurent Gbagbo, figurent des chefs de milice congolais et l’ancien vice-président de la République démocratique du Congo (RDC), Jean-Pierre Bemba, inculpé en 2008 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par la branche armée de son mouvement en République centrafricaine. La CPI poursuit par ailleurs des responsables kényans ainsi que le président soudanais en exercice Omar el-Béchir, contre lequel un mandat d’arrêt international a été délivré en mars 2009. Un coup d’éclat resté totalement vain: Omar el-Béchir, qui est censé répondre à une accusation de génocide au Darfour, continue de voyager en Afrique, en Arabie Saoudite, au Qatar et en Chine, des pays non signataires de la charte de la CPI.

Bien des enquêtes préliminaires ont été menées ailleurs par la CPI, sans forcément déboucher sur des poursuites. En Guinée, notamment, c’est Fatou Bensouda qui a mené ce travail d’enquête sur le terrain, après le massacre et les viols du 28 septembre 2009 au stade Conakry. Selon un diplomate européen en poste à Conakry, elle a tenu compte d’un fragile équilibre politique et renoncé à inculper les responsables, tous militaires, pour ne pas perturber le processus électoral qui a ensuite permis à Alpha Condé, un civil, de l’emporter en novembre 2010. Depuis, la justice guinéenne a pris la main, et se charge d’enquêter sur le massacre, sans grande avancée.

Nombreux dossiers en attente

Sous la direction du nouveau procureur Fatou Bensouda, verra-t-on des affaires concernant l’Afghanistan, la Colombie, le Honduras, la Géorgie ou la Corée du Sud enfin portées devant la plus haute instance de la justice internationale? Autant de pays sur lesquels a enquêté le bureau de Luis Moreno-Ocampo, sans engager de poursuites. Aucune suite, par ailleurs, n’a été donnée aux plaintes de l’autorité palestinienne pour les éventuels crimes de guerre commis à Gaza par Israël durant l’opération Plomb durci, fin 2008 et début 2009. Femme de tête, Fatou Bensouda en a assez des accusations portées contre la CPI. Elle se dit déterminée à continuer les poursuites en Afrique, «si c’est en Afrique que les crimes continuent à être commis».

Décrite par ceux qui la connaissent comme une personne «calme, pragmatique, discrète, attentive et à l’écoute», elle contraste a priori de manière positive avec la personnalité plus flamboyante, mais aussi plus controversée de Luis Moreno-Ocampo. Un atout supplémentaire pour elle: elle parle le français et l’anglais, alors que Moreno-Ocampo ne maîtrise pas la langue de Molière, importante en Afrique. Elle donne l’impression de faire son travail sans état d’âme.

«Je ne pense pas aux dirigeants que nous poursuivons, déclarait-elle ainsi début décembre à l’AFP. Je travaille pour les victimes en Afrique, elles sont Africaines comme moi, voilà d’où je tire mon inspiration et ma fierté.»

 

Ministre de la Justice sous Yahya Jammeh

Fille d’un fonctionnaire polygame, musulmane pratiquante et mère de deux garçons, Fatou Bensouda a étudié le droit au Nigeria et décroché une maîtrise en droit maritime à Malte. Elle aurait pu faire carrière dans la finance: la direction de l’International Bank for Commerce (IBC) lui a été proposée en Gambie, après qu’elle a redressé avec succès la succursale gambienne de la Citibank. «Ce n’était pas mon truc, le tribunal me manquait», dit-elle. Elle préfère l’aventure plus politique de la justice internationale, d’abord à Arusha, en Tanzanie, en 2002 puis à La Haye, aux Pays-Bas, en 2004.

Manifestement, cette femme de pouvoir se méfie des médias et protège son image. Elle ne se dévoile guère, et n’accorde que rarement des interviews. Une façon d’éviter les questions embarrassantes qu’on pourrait lui poser?

On l’oublie souvent, mais elle a été ministre de la Justice sous Yahya Jammeh, de 1998 à 2000.  Lieutenant putschiste arrivé au pouvoir à 29 ans en 1994, Yayah Jammeh a ensuite viré au dictateur ubuesque. Il a demandé à tous les homosexuels de partir en 2008 et promis la mort en 2009 à tous les défenseurs des droits de l’homme de son pays.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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