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Au Kenya, le portefeuille du "mwananchi"

"Le temps pour une interview? Je n'ai que ça en ce moment, du temps". Moue en coin, le front perlé de sueur, Owino Onyango n'hésite pas à délaisser sa forge aux murs de tôle cabossée dans le bidonville de Kibera, à Nairobi, pour parler affaires et politique.

"Les affaires dépendent de la politique et, si ça ne va pas du côté de la politique, ça ne va pas non plus du côté des affaires", peste cet homme de 64 ans, incriminant le climat politique "malsain" régnant au Kenya depuis l'invalidation début septembre de la réélection du président Uhuru Kenyatta.

Le métal incandescent qu'il frappait lorsque sollicité par l'AFP? "Vu qu'il n'y a pas beaucoup de commandes, je répare certains de mes outils, ce n'est pas urgent", assure M. Onyango, contraint récemment de remercier deux de ses cinq employés.

Déjà durement touchée par une sécheresse au premier semestre, l'économie la plus dynamique d'Afrique de l'Est, première exportatrice de thé au monde, est désormais frappée de plein fouet par une crise politique qui voit se multiplier les invectives entre pouvoir et opposition, ainsi que des manifestations réprimées par la police.

"Il faut que les responsables politiques négocient entre eux pour régler cette histoire", appelle de ses voeux M. Onyango. Car c'est le "mwananchi" (l'homme du peuple), dit-il, qui pâtit le plus de la discorde, surtout à Kibera, où beaucoup sont ceux qui déjà en temps normal vivent avec moins d'un euro par jour.

Son chiffre d'affaires hebdomadaire, ajoute-t-il, est passé d'environ 30.000 shillings (250 euros) à 10.000 shillings.

- Croissance en baisse -

Redoutant l'impact d'éventuelles violences sur ses activités, "le secteur privé, principalement dans la manufacture, adopte une attitude un peu attentiste", analyse Jibran Qureishi, économiste en chef pour l'Afrique de l'Est à la banque Stanbic.

"Ils n'embauchent pas, ils réduisent leurs investissements, ils ne font pas de stocks", détaille-t-il, rappelant que les élections kényanes ont toujours mené à des violences plus ou moins importantes depuis l'introduction du multipartisme en 1992. Le scrutin d'août n'a pas fait exception à la règle avec 37 morts, principalement dans la répression de manifestations par la police, selon la Commission nationale kényane pour les droits de l'homme.

Les services représentent certes près de la moitié du PIB, mais ce sont l'agriculture et la manufacture qui emploient l'écrasante majorité de la population, note M. Qureishi. "Si ces secteurs ne vont pas bien, alors le pouvoir d'achat diminue et, au final, cela affecte l'ensemble de l'économie", poursuit-il, soulignant que le secteur-clé du tourisme fait figure d'exception car pour l'heure relativement épargné.

Le Kenya semblait en passe de retrouver une activité normale une fois M. Kenyatta proclamé vainqueur, le 11 août, après un ralentissement économique attendu de quelques semaines en raison des élections du 8 août. Mais l'invalidation du scrutin par la Cour suprême, une première en Afrique, a replongé le pays dans l'incertitude.

Cette invalidation pourrait avoir un effet à long-terme positif sur l'économie kényane s'il se traduit par un renforcement des institutions, notamment judiciaires, mais rien n'est moins sûr au vu du climat politique tendu. Et en attendant, "à court-terme, l'activité économique est l'agneau sacrificiel", soutient M. Qureishi.

Résultat: après quatre années de croissance à plus de 5% portée par les investissements publics, la hausse du PIB devrait passer sous les 5% en 2017, selon des estimations revues à la baisse ces dernières semaines par les analystes.

- 'Les politiciens sont riches' -

Ces chiffres de croissance traduisent toutefois bien mal la réalité du "Kényan moyen", notamment celle de nombreux travailleurs occasionnels engagés à la journée qui peinent actuellement à trouver un labeur quotidien. L'impact d'une "incertitude politique prolongée est bien plus substantiel sur le Kényan moyen et les petites entreprises que sur les sociétés plus grandes", relève M. Qureishi.

L'Association des propriétaires de matatus, les milliers de bus privés qui arpentent Nairobi, fait état d'une baisse de 30% du chiffre d'affaires du secteur en septembre. "Les gens se déplacent moins, c'est très représentatif", confie Simon Kimutai, président de l'Association.

Dans le quartier d'affaires de Kilimani, Judy Njogu, gérante adjointe d'un concessionnaire automobile, assure ne plus vendre que 4 à 5 voitures par semaine, contre au moins 10 en temps normal. "Nombre de nos clients sont des entreprises qui rechignent à investir de l'argent dans l'immédiat".

A Kibera, John Kebaso, propriétaire d'un petit magasin de matériaux de construction observe les nombreux passants marchant sans s'arrêter devant les petits commerces du quartier, et tance: "Au gouvernement et dans l'opposition, ceux qui se battent en ce moment sont riches, ce sont des gens qui ne comprennent pas les problèmes du petit mwananchi".

AFP

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