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Un gorille du parc des Virunga. © Sandrine Rovere - Tous droits réservés
Un gorille du parc des Virunga. © Sandrine Rovere - Tous droits réservés

L'oasis qui veut sauver les gorilles

Près de Goma, dans l'Est de la RDC, le parc des Virunga abrite certains des derniers gorilles de montagne. Un joyau naturel encore préservé grâce aux efforts contre les violences, le déboisement ou le braconnage. Reportage.

Les lueurs dans la nuit de Goma sont déjà loin au moment où l’escorte d’un motard du parc des Virunga, créé en 1925 et inscrit au patrimoine de l’Unesco en 1979, commence à ouvrir la route. Il n’est que 6h20, mais le chemin est encore long. Le fusil d’un autre temps en bandoulière, le garde se faufile entre les nombreuses crevasses et les badauds, souvent des marchands, qui occupent la route. Comme tous les trésors naturels de la République démocratique du Congo (RDC), la rencontre avec les gorilles de montagne doit se mériter. Par les contraintes d’accès d’abord. Deux heures et demie de piste en 4x4 depuis Goma, dont une heure et demie d’ascension où des portions de quelques mètres sont parfois avalées en une minute.

Un vrai rodéo automobile qui aboutit à la station de base de Bukima, qui signifie «beaucoup de singes» en kiswahili. Autrefois, les gorilles n’hésitaient pas à côtoyer les habitants des villages sur les contreforts de la montagne. Mais les cultures puis le déboisement les ont repoussés vers les hauteurs, à plus de 2.300 mètres d’altitude, dans une forêt dense qui mord sur le Rwanda et l’Ouganda.

Des gardes qui payent de leur vie

Rendus célèbres par le combat de l’Américaine Dian Fossey, assassinée en 1985, les gorilles de montagne restent en voie de disparition. Les efforts récents sont toutefois encourageants. Des chiffres ont évoqué une hausse de leur population de 25% sur ces sept dernières années pour atteindre 786 individus au total, dont 480 dans la région. Mais le prix est lourd à payer. Il y a quelques semaines, à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Bukima, cinq militaires congolais et trois gardes de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), organe chargé de l’administration du parc, ont été tués par des roquettes tirées par des rebelles. Une semaine plus tard, plus au Nord encore, un autre garde est décédé dans l’attaque de sa patrouille. Une vengeance après la destruction, en décembre, de deux camps des rebelles installés dans le domaine du parc pour couper du bois. Les rebelles hutus rwandais seraient 700 à 800 au total dans la région, surarmés, selon une source sécuritaire.

Autant d’événements qui n’entachent pas la résolution du directeur du parc, Emmanuel de Mérode, un prince belge de 40 ans aux accents aristocratiques, figure emblématique depuis 2008 de cette lutte de la nature sur l’homme en RDC. Aucun incident n’a été recensé «depuis au moins un an» sur la route de Goma à Bukima qu’empruntent les touristes, rassure cette sorte de Dian Fossey contemporain. Par ailleurs, le grand-père de son épouse avait lancé le premier programme de préservation des gorilles de montagne et avait engagé l’Américaine.

Souveraine nature

Dans la région, la nature a toujours dicté sa volonté aux projets humains qui tentaient de la doubler. L'ancien président Mobutu Sese Seko a voulu construire un aéroport en pleine ville de Goma, malgré les mises en garde d’un volcanologue belge, enfant de la colonisation, qu’il avait mandaté. Résultat, la piste d’atterrissage fut coupée en deux en 2002 après l’éruption du Nyiragongo, l’un des autres joyaux des Virunga, avec plusieurs espèces d’animaux parmi lesquelles des girafes, des lions ou des éléphants mais aussi avec des ressources naturelles comme le pétrole. L’activité du volcan avait alors tué des centaines de personnes à Goma et les stigmates restent visibles avec le sillon creusé par la lave au milieu de la ville. La mise en œuvre d’un projet de réhabilitation de l’intégralité de la piste est prévue.

Autres problèmes «congolais» à gérer dans la région, la corruption et les violences sexuelles sur les femmes, même si ce second fléau touche plutôt la région de Bukavu, au Sud-Kivu. Source d’embarras pour les bailleurs de fonds, certains gardes seraient soupçonnés d’avoir été à l’origine de viols. Pour éviter que les gardes ne cèdent aux promesses financières des rebelles, les salaires sont assez bons et les familles des disparus sont épaulées financièrement par l’administration du parc. En quinze ans, plus de 130 d’entre eux ont été tués. Ces mesures d’assistance expliquent notamment le prix élevé des permis d’accès aux gorilles. Un montant de 400 dollars (287 euros) pour les étrangers et de 150 dollars (108 euros) pour les locaux. Dissuasif pour certains, il alimente le large dispositif d’encadrement des touristes.

Des visites touristiques bien encadrées

Car depuis Bukima, des pisteurs sont envoyés très tôt pour détecter les gorilles. Des coordonnées GPS sont relevées en permanence mais les gorilles sont ici dans leur royaume et peuvent se déplacer librement pendant la nuit, par exemple. Trois familles sont suivies côté RDC, dont une de 14 individus à la tête de laquelle figurent deux mâles au dos argenté de plus de 200 kilos. A son arrivée vers 9 heures du matin, le touriste est pris en charge par un guide qui lui indique les recommandations à suivre. Puis par trois autres personnes, équipées de machettes pour éclaircir le chemin dans la forêt et d’un fusil pour l’une d’entre elles, au cas où des rencontres hostiles interviendraient sur le chemin qui sépare les curieux de l’heure qu’ils passeront avec les singes. Le visiteur ne sait jamais à l’avance combien de temps il va devoir marcher en pleine canicule sur le plateau d’accès à la forêt. Même si les indications du pisteur transmises par téléphone portable donnent un cadre assez précis. Souvent, il faudra progresser pendant deux ou trois heures. Mais en ce jour de février, une heure à peine suffira pour rejoindre ces deux membres de l’ICCN partis en avant-garde.

Depuis la lisière de la forêt, les gorilles ne sont qu’à 30 mètres. L’un d’entre eux chute d’un arbre où il était en train de construire son nid. Mais souvent, distinguer ces géants noirs au milieu des feuilles épaisses relève du défi. Heureusement, les gardes ont appris à interpréter l’orientation des feuilles pour retrouver la trace des gorilles. Et certains imitent même leur cri pour entrer dans une sorte de dialogue improvisé. Mais les vocalises de l’un des deux mâles restent bien plus graves et impressionnantes.

Officiellement, une distance de 7 mètres est recommandée. Non pas pour des raisons de sécurité mais pour ne pas transmettre des maladies à l’animal, qui partage 99% du patrimoine génétique de l’être humain. En réalité, la petite délégation de visiteurs se rapproche à 2 ou 3 mètres des gorilles. Interpellé, un petit veut réduire cette distance pour jouer. Aussi est-il envisagé de reculer d’un mètre. Les raisons sanitaires expliquent aussi le comportement à adopter en cas de besoins urgents. Un trou creusé à la machette qu’il faut recouvrir ensuite car le gorille, aussi curieux que son hôte d’un jour, viendrait s’enquérir de la nature de ces substances.

Retour vers les hommes

Au terme de l’heure prévue, le chef de l’équipe de guides, Benjamin, a le sourire. Basé à Bukima depuis trois ans, il lit satisfaction, surprise et émerveillement sur le visage des deux touristes présents. Le livre d’or révèle le passage d’une dizaine de personnes en une semaine, essentiellement des occidentaux. Il n’est que 12h30 mais il faut entamer le retour vers Goma, avec une descente tout aussi agitée que la montée. Sur les bas-côté, à chaque village, des enfants se précipitent en criant «muzungu» pour interpeller le blanc. Du «money, money» pour demander quelques pièces à la quête de stylos ou encore de bouteilles vides qu’ils essaieront de revendre, leur course aux côtés de la voiture se prolonge sur quelques dizaines de mètres. Parfois, certains tentent même de s’accrocher à cette voiture qui regagne la ville.

Sur la route un peu plus praticable de Rumangabo à Goma, les tshikudus, trottinettes de bois sur lesquelles sont chargées les marchandises, acheminent vers le marché des denrées et croisent de temps à autre des patrouilles de l’ONU. Vers cette cuvette d’un million d’habitants environ où casques bleus, ONG et Congolais continuent à bâtir l’avenir de la région.

Laurent Sierro

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