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Une femme dans un bureau de vote à Kinshasa, 28 novembre 2011. © Finbarr O'Reilly / Reuters
Une femme dans un bureau de vote à Kinshasa, 28 novembre 2011. © Finbarr O'Reilly / Reuters

RDC: cafouillage électoral

Ambiance à Kinshasa dans deux bureaux de vote ayant accueilli des électeurs pour la présidentielle et les législatives du 28 novembre. Reportage.

Mise à jour du 7 décembre: L'annonce des résultats complets de la  présidentielle en RDC, prévue le 6 décembre, a été repoussée de 48 heures maximum. Selon les derniers résultats, Joseph Kabila devance d'environ 2,6 millions de voix l'opposant Etienne Tshisekedi avec 49% des suffrages contre 33%.

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Mise à jour du 6 décembre: Selon des résultats partiels publiés le 6 décembre par la Commission électorale nationale indépendante (Céni), Joseph Kabila arriverait en tête de la présidentielle en république démocratique du Congo, le président sortant, Joseph Kabila, 40 ans, élu en 2006, y confirme son avance (46,4%) et précède d'environ 1,3 million de voix l'opposant Etienne Tshisekedi (36,2%), 78 ans, qui rejette ce décompte depuis le départ. Les autres candidats sont loin derrière les deux rivaux.

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Lycée Kabambare, à Kinshasa. Quelques policiers ensommeillés montent la garde sous les lueurs bleutées du soleil. A l’extérieur des salles de classes, des pupitres ont été entassés et bâchés: c’est la saison des pluies, et les ondées sont farceuses. L’ambiance dans les bureaux de vote improvisés est studieuse: les agents de la Commission électorale nationale indépendante (Céni) sont à pied d'œuvre.

«Nous avons reçu les bulletins dimanche dans la nuit, et nous avons dormi dans l'internat juste à côté pour ne pas avoir de problème de transport et être présents à temps pour accueillir les électeurs», confie Anatole*, président de l'un des bureaux.

Au milieu de la salle trônent deux urnes transparentes en plastique frappées des lettres RDC et du logo de la Céni, qui organise les scrutins, à un seul tour. L’une, pour la présidentielle, porte un couvercle bleu, et l’autre, pour les législatives, un couvercle jaune. Dans un coin, deux autres urnes engloutiront elles aussi les bulletins-journaux de la députation, que briguent plus de 5.500 candidats dans la capitale Kinshasa, sur plus de 18.800 prétendants à l’échelle nationale.

«On ne sait pas si ce sera suffisant compte tenu de la grandeur des bulletins», poursuit Anatole en pré-signant les bulletins de vote, tandis qu’arrivent des témoins des partis politiques et des observateurs électoraux congolais.

Les derniers réglages sont terminés. L’équipe de la Céni se place en cercle et prie pour que le seigneur les aide à «bien travailler». Puis le président sort avec trois agents. Fièrement, ils soulèvent et renversent les urnes. «Vous voyez, elles sont complètement vides!», lancent-ils, devant des témoins impassibles. Vers 6h20, le vote est ouvert. «Je me suis retrouvé très facilement», explique en sortant Edouard qui, quelques minutes avant, fulminait qu’on laisse la priorité à un «vieux papa».

«Pour la présidentielle, c'est très facile car ils ne sont que 11, ajoute Edouard. Pour les députés c’est facile aussi si on connaît bien le nom et le numéro du candidat. Même si le papier est grand.»

Trop de bulletins

Moins chanceux, derrière un isoloir en carton, un homme âgé se noie derrière les 48 pages du bulletin des législatives. Un jeune électeur l'aide, mais apparemment, le processus ne va pas assez vite. «Papa! Papa! Non, ça fait trop longtemps qu'il est là-bas!», tempête un agent de la Céni à l'endroit de Cédric, trop absorbé dans la recherche de son candidat pour entendre les récriminations. Finalement, il trouve son bonheur mais plie le bulletin en laissant apparente la page cochée… Pas conforme. «Il faut le replier comme il était au départ!», s’impatiente l’agent de la commission électorale, qui renvoie Cédric à l’isoloir. Peu après, il revient, et glisse enfin son bulletin.

Devant un autre bureau, la clameur monte. On se plaint de l'affluence des témoins, qui doivent voter dans le centre où ils sont déployés. «Nous avons plus de témoins que d'électeurs qui votent», se plaint une femme habillée du gilet bleu clair de la Céni, qui souligne le manque de listes de dérogations pour permettre le vote de tous les témoins. «Ce n'est pas notre problème», rétorque l’un d’entre eux, le regard noir. «Combien de partis politiques?», renchérit un autre, rappelant ainsi que, grand comme près de quatre fois la France, le pays compte plusieurs centaines de formations —et qu’au final, ils auraient pu être bien plus nombreux…

A quelques mètres du lycée Kabambare, le collège Saint-Pierre. L’ambiance est radicalement différente. Tandis que des Congolais ressortent avec le doigt teinté d’encre bleu  —le signe qu'ils ont voté—, les bâtiments vomissent des électeurs et en avalent d'autres. Dans les couloirs bondés, on se bouscule par erreur ou intentionnellement. Le poids de l’exaspération.

«Il y a un vrai désordre organisé! tempête Bob, 38 ans. Hier soir, je suis venu vérifier que mon nom était là, et il y était. Mais aujourd'hui, les noms ne se suivent pas vraiment dans l'ordre alphabétique et on ne s'y retrouve pas.»

Bousculades et lenteurs

«Ils ont délocalisé les bureaux la veille du vote», s'emporte un autre électeur, montrant du doigt des listes annotées au marqueur qui redirigent vers d’autres bureaux. «Vous allez là, on vous dit d'aller derrière. Et derrière encore, il n'y a pas le nom! En fait, c'est quoi?!», interroge Bob, avant de capituler:

«Bon, je m’en vais parce que je dois aller au travail. Et dire que je suis venu tôt pensant que les choses iraient vite.»  

Des dizaines d’électeurs, eux, restent dans l’enceinte du collège pour partager leur déception et laisser exploser leur colère après avoir cherché en vain leur nom sur les listes.

«Elections 0!», crie avec provocation Nadine, 19 ans. «C'est une mise en scène, un trucage», s'énerve un jeune homme. Un autre laisse symboliquement tomber sa carte d'électeur, qu'il regarde avec dédain. Galvanisés par la présence d’une caméra, des électeurs déçus lui emboitent le pas. «On pensait que les élections devaient être libres et transparentes, conclut Andy 26 ans, étudiant. Les bureaux sont déplacés. Ils veulent voler la voix du peuple.» Découragés, ils ont fini par rentrer. Parmi eux, des personnes âgées épuisées, qu’on a envoyées d’un bureau à un autre. Des jeunes, aussi, qui s’apprêtaient à voter pour la première fois.

En fin de matinée, le ciel gris menaçant a tenu ses promesses. Une pluie, torrentielle, s’abat sur Kinshasa.  Quelques heures plus tard, le soleil chaud peine à sécher la patinoire boueuse de la cour du collège. Des flaques plus ou moins étendues forcent à des détours. L’affluence est fortement réduite, la tension est redescendue mais on se plaint toujours. Alex raconte une anecdote, en regardant un bâtiment du collège strictement à l’opposé:

«J’ai mis beaucoup de temps. Mais j’ai fini par retrouver mon nom sur la liste. Il était affiché sur ce bâtiment-là, mais celui de mon frère sur cet autre…»

Dans un bureau de vote, la dernière urne prévue pour la députation est quasiment repue. Pour faire descendre les bulletins, un agent de la Céni la secoue. «Nous devions avoir 308 électeurs mais nous sommes arrivés environ à 450 avec les témoins et les observateurs», confie un responsable avant de rabrouer vivement, fin de campagne oblige, un électeur portant un tee-shirt de son favori pour les législatives. Sur les isoloirs, on a affiché les signes que les analphabètes peuvent utiliser pour valider leur bulletin: croix, rond, trait vertical ou horizontal… Aucune place disponible.

Une femme a trouvé la parade. Sur un coin de table, elle déplie tranquillement le bulletin pour la députation, scrute les visages, coche en face de la photo de son candidat. Puis, le pas lent, elle introduit, non sans peine, le document dans l’urne.

Habibou Bangré, à Kinshasa

*Les prénoms ont été changés

 

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Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

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