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Laurent Gbagbo à Abidjan, avril 2011 © Luc Gnago/Reuters
Laurent Gbagbo à Abidjan, avril 2011 © Luc Gnago/Reuters

Pourquoi il ne faut pas juger Gbagbo

Faire juger l'ancien président Laurent Gbagbo à La Haye est une menace pour le processus de réconciliation en Côte d'Ivoire.

Mise à jour du 6 décembre: Malgré le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI, une coalition de partis politiques proches de l'ancien président ivoirien qui avait appelé dans un premier temps au boycott des élections législatives est revenue sur sa décision et participera au scrutin du 11 décembre.

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L’ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo, a été transféré le 29 novembre de sa prison de Korhogo en Côte d’Ivoire à La Haye aux Pays Bas. Il est accusé d’avoir «engagé sa responsabilité pénale en tant que coauteur indirect, pour quatre chefs de crimes contre l’humanité à raison de meurtres, de viols et d’autres violences sexuelles, d’actes de persécution et d’autres inhumains», d’après un communiqué de la Cour pénale internationale (CPI).

Laurent Gbagbo devra y être jugé un an après son arrestation consécutive à sa chute du pouvoir. Les nouvelles autorités ivoiriennes en ont ainsi décidé. Celui que l’on surnomme «le boulanger» en raison de son habileté politique va devoir faire face aux crimes qu’on lui reproche. Pour autant, on peut se demander s’il fallait bien le juger. Et pourquoi par la CPI et non par les tribunaux ivoiriens.

Une justice des plus forts?

La CPI a beau se justifier sur son institution, elle ne convainc toujours pas une bonne partie des Africains. Si l’on observe les statistiques des personnes qu’elle a jugées depuis sa création, il apparaît clairement que ce sont pour la plupart des Africains du sud du Sahara. On peut citer, entre autres, Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba. En dépit du mandat d’arrêt international lancé contre Omar el-Béchir pour des crimes qui relèvent du génocide, le président soudanais continue toujours de circuler librement. La Libye s’est refusée à livrer Seif el-Islam Khadafi à la CPI, préférant le juger sur son propre territoire. Ce n’est qu’un euphémisme, car les nouvelles autorités libyennes ont catégoriquement refusé de le faire juger par la CPI à La Haye, par souci de souveraineté et fierté nationale.

Le transfert de Laurent Gbagbo à La Haye vient donc ressusciter le sentiment que la CPI n’existe que pour les Africains. Excepté les quelques Européens qui sont passés sur ses bancs, tout juste pour faire bonne figure. Au demeurant, des pays comme les Etats-Unis d’Amérique ont délibérément décidé d’y soustraire leurs citoyens. Ce qui conforte l’idée que la justice de la CPI est la justice des plus forts.

Il faut certes éviter que l’impunité devienne la règle, et la justice l’exception. Cela suppose qu’il y ait un droit international et que tous les citoyens du monde soient traités au même pied d’égalité. N’empêche, il faut aussi parfois se poser la question de savoir si tous les cas méritent le jugement de la CPI. Et s’ils produisent les effets escomptés à l’échelle nationale dans les pays dont les accusés sont les ressortissants.

Ne pas nier le drame ivoirien

Il y a manifestement eu des crimes en Côte d’Ivoire. Personne ne le conteste. Les deux camps qui se sont affrontés depuis la tentative de coup d’Etat manqué de septembre 2002 et la crise postélectorale de novembre 2010 ont rivalisé dans une certaine mesure. Laurent Gbagbo n’est sans doute pas le seul présumé responsable de tous ces crimes en tant que chef d’Etat. Le responsable des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI et ex-Forces nouvelles et ex-rébellion armée) est logiquement aussi présumé responsable des crimes de ses partisans. En ce sens, Guillaume Soro, devrait pouvoir en répondre devant la CPI jusqu’au moment où son innocence sera prouvée.

Parlant des crimes des éléments des FRCI, une habitante de Duékoué, une ville de l'ouest de la Côte d'Ivoire, a raconté à Amnesty International ce qui suit:

«Ils sont entrés dans les cours et ont chassé les femmes. Puis, ils ont demandé aux hommes et aux jeunes de s’aligner et leur ont demandé de décliner leurs prénoms et noms et de présenter leurs cartes d’identité. Puis ils les ont exécutés. J’ai assisté au tri qu’ils opéraient, trois jeunes hommes, dont un âgé d’une quinzaine d’années, ont été tués par balle devant moi.»

C’est un secret de polichinelle que des membres de la sécurité de l’actuel président ivoirien, Alassane Ouattara, et autres responsables militaires sont directement accusés de crimes de guerre par plusieurs ONG, notamment à Duékoué. Au moment même où les FRCI occupaient Abidjan, la capitale économique, l’assassinat du sergent Ibrahim Coulibaly dit «IB» continue à soulever de nombreuses interrogations. Dans ces conditions, il faut s’attendre à ce que les présumés auteurs de ces crimes soient un jour transférés à La Haye. Sauf si leur chef est convoqué en lieu et place.

La réconciliation compromise

Avec le transfèrement et l’incarcération de l’ex-président Laurent Gbagbo, la CPI ne fait donc qu’ouvrir la boîte de Pandore. Le risque est grand que cette situation entrave dangereusement la réconciliation tant souhaitée entre les frères ennemis ivoiriens. Tant les rancoeurs entre les vainqueurs et les vaincus ne font qu’être envenimées. Hormis quelques candidatures individuelles aux législatives, le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo a déjà boycotté les élections.

Tout cela ne fera que compliquer davantage la tâche de la Commission dialogue, vérité et réconciliation que préside l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny. Quand on connaît le score que Laurent Gbagbo a réalisé à la dernière présidentielle, on est en droit de se douter que si ses nombreux partisans se taisent, ils n’ont en revanche pas encore dit leur dernier mot. Et de se dire que s’il s’est trouvé des Ivoiriens pour se rebeller et qui ont fini par prendre le pouvoir, d’une façon ou d’une autre, la chose est toujours possible. A partir du moment où les conditions seront réunies pour le faire.

Il est, en effet, dans les traditions africaines qu’un conflit n’est jamais terminé tant que l’une des parties y perd la face. Cette dernière reviendra toujours à la charge, quel que soit le temps que cela prendra. Et pour cause, en Afrique il faut toujours éviter l’humiliation par un règlement approprié. Cette tradition nubienne était confiée au chef à peau de léopard qui tranchait les conflits sans humilier l’un ou l’autre camp. Ce qui équivaut dans le droit moderne à une amnistie. Une amnistie comme celle dont ont bénéficié les ex-rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) —même si c’est après un jugement en Côte d’Ivoire— aurait mieux réconcilié les Ivoiriens qu’un jugement de Laurent Gbagbo par la CPI.

Marcus Boni Teiga

 

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Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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