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Laurent Gbagbo le 11 avril 2011, à Abidjan, lors de son arrestation. REUTERS
Laurent Gbagbo le 11 avril 2011, à Abidjan, lors de son arrestation. REUTERS

Gbagbo, grandeurs et misères d’un «pouvoiriste»

Laurent Gbagbo était un homme politique particulièrement expert. Mais son obsession du pouvoir a fini par l'amener à l'abîme.

La prison de Scheveningen a un nouveau pensionnaire célèbre. Laurent Gbagbo, l'ancien président ivoirien, vient d'y passer sa première nuit, en qualité de détenu. C'est la fin de toutes les illusions pour ses partisans qui croyaient en la possibilité de le juger sur le sol ivoirien, voire même de le relaxer. Après s'être opposé des années durant au régime trentenaire de feu Félix Houphouët-Boigny, premier président de la république de Côte d'Ivoire, Laurent Koudou Gbagbo, historien de son état, accéda à la plus haute fonction de l'Etat ivoirien en 2000. Nonobstant les circonstances non idéales par lesquelles il est arrivé au sommet de l'Etat, le légendaire opposant était de loin le candidat le plus aimé de la présidentielle d'alors.

La rue ivoirienne le porta à la tête de l'Etat

Le vieux Robert Gueï, qui avait pourtant impressionné l'Ivoirien moyen par son apparente détermination à débarrasser la maison ivoirienne de tout détritus, ayant déçu par ses errements. Ce fut donc en sauveur que la rue ivoirienne porta à la tête de l'Etat le président du Front populaire ivoirien (FPI) qui était censé avoir comme tâche primordiale d'organiser une élection transparente à laquelle pourront participer tous ses concitoyens sans discrimination aucune. Mais bien que l'opposant devenu gouvernant par le hasard de l'histoire n'ait pas pu relever ce noble défi, il réussit, contre toute attente et par des stratégies plus ségrégationnistes les unes que les autres, à étendre et fixer plus profondément les tentacules de son règne qu'il voulait, a-t-on deviné plus tard, éternel.

Son lugubre concept d'« ivoirité »

Pour ce faire, il emprunta à Henri Konan Bédié (HKB), successeur constitutionnel du père de l'indépendance ivoirienne, son lugubre concept d'« ivoirité » qu'il dirigea contre son plus sérieux probable concurrent, à savoir Alassane Dramane Ouattara (ADO). Et pour se rassurer de ne voir se dresser contre son projet de pérennisation au pouvoir aucun obstacle inquiétant, il entreprit de jouer sur le temps avec comme objectif d'éliminer, par le biais de la limite d'âge, l'autre « empêcheur de régner en boucle » que représentait Henri Konan Bédié. Des citoyens ivoiriens, civils comme militaires, ne tardèrent pas à comprendre son manège qui consistait à surfer sur la vague nationaliste et régionaliste pour semer les graines de la haine et de la violence, sur les braises desquelles il comptait asseoir sa dictature démocratique.

Comme un chien à qui l'on jette un os

Ceux-ci prirent alors le maquis avec à leur tête le jeune mais brillant étudiant Guillaume Kigbafori Soro. Même après voir frôlé le pire à cause de la fougue des rebelles en quête d'élections dignes d'un Etat de droit, l'apprenti potentat n'en a pas démordu, allant jusqu'à accepter malgré lui une gestion partagée du pouvoir juste pour le conserver. C'est ainsi qu'avec l'aide du voisin burkinabè, avec qui il s'est réconcilié pour les besoins de sa cause, il a su émousser un tant soit peu l'ardeur du bras armé de la rébellion, en l'occurrence les Forces nouvelles (FN), en en mettant pleine la bouche à son leader.

Comme un chien à qui on jette un os pour arrêter ses aboiements, Guillaume et ses plus proches collaborateurs finirent par avoir la bouche si pleine que leurs cris de protestation étaient devenus rares ou à peine audibles. L'enfant de Mama tenait ainsi subtilement en laisse ses contempteurs d'hier et était devenu si sûr de lui qu'à l'apogée de son règne, il s'accommoda parfaitement de son pseudonyme de christ de Mama que n'hésitèrent pas à lui attribuer ses thuriféraires.

Cette griserie du culte de la personnalité

Sans doute cette griserie du culte de la personnalité a-t-elle été pour beaucoup dans la perte de cet homme qui réfléchissait plus par le sixième sens de sa femme Simone que par son intellect d'universitaire. Tel un serpent négligé mais rusé, celui dont il avait la plus grande crainte politique mais qu'il croyait, à défaut d'en avoir pu faire un outsider électoral, avoir réussi à ranger pour de bon parmi les indésirables, ADO pour ne pas le nommer, sortit de sa méditation pour venir au chevet d'une nation dont les fondements avaient commencé à s'effriter.

Le calvaire du christ en disgrâce

Les bons auspices augurés par l'acceptation de sa candidature conduisirent immanquablement l'ancien Premier ministre de Houphouët-Boigny à son ascension politique après une lutte de longue haleine. Commença alors le calvaire du christ en disgrâce, depuis sa dégradante capture, et qui poursuit son cours logique avec l'étape, sans doute la plus importante, de son transfert suivi de son incarcération à la prison de la Cour pénale internationale (CPI). Une véritable misère qui n'a d'égale que la fulgurante et éphémère grandeur d'un «pouvoiriste» dans son élan stoppé. Deuxième ex-chef d'Etat africain à être remis à la CPI, l''ex-pensionnaire de la prison spéciale de Korogho est donc bien parti pour de très longs mois de réclusion dans les mêmes locaux que Radovan Karadzic, Ratko Mladic et Charles Taylor.

Ceux qui crient à une justice des vainqueurs

Devant répondre de quatre chefs d'accusation de crimes contre l'humanité, à savoir meurtres, viols, violences sexuelles, persécutions et actes inhumains commis entre novembre 2010 et mai 2011, le nouveau reclus international risque la perpétuité. Ainsi a été exaucée la prophétie du président burkinabè Blaise Compaoré. L'actuel chef de l'Etat ivoirien avait également promis, de concert avec le procureur de la Cour internationale de La Haye, que tous les criminels de la période postélectorale seront poursuivis, tous bords politiques confondus. Une parole donnée et que les deux hommes doivent respecter, au nom de la bonne conduite du processus de réconciliation. Il faut aussi éviter de donner raison à ceux qui crient à une justice des vainqueurs. Ouattara et Ocampo, sur ce point, sont sur la même longueur d'ondes : personne n'échappera au glaive de la justice. Qu'il en soit ainsi!

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