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Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 à Abidjan, lors de son arrestation. REUTERS
Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 à Abidjan, lors de son arrestation. REUTERS

Gbagbo à la CPI : qui va en tirer profit?

A qui profite le transfèrement de l’ex-président Laurent Gbagbo dans une prison de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, à moins de deux semaines d’élections législatives cruciales? A tout le monde, sauf au « boulanger » d’Abidjan.

Mise à jour du 13 décembre: Le président du Botswana Ian Khama a critiqué hier les chefs d'Etat africains qui refusent de coopérer avec la Cour pénale internationale (CPI), les accusant de placer le continent noir «du mauvais côté de l'histoire».

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Mise à jour du 6 décembre: Malgré le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI, une coalition de partis politiques proches de l'ancien président ivoirien qui avait appelé dans un premier temps au boycott des élections législatives est revenue sur sa décision et participera au scrutin du 11 décembre.

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Le «boulanger» d’Abidjan, Laurent Gbagbo, a perdu la guerre. Définitivement. Il y a un an, quasiment jour pour jour, le 28 novembre, le second tour de l’élection présidentielle avait lieu. La commission électorale, l’ONU puis l’ensemble de la communauté internationale ont reconnu les résultats : le vainqueur est Alassane Ouattara.

Gbagbo a refusé d’admettre sa défaite, a plongé son pays dans la guerre. Et quelque 3.000 morts plus tard, il dort dans une cellule de la CPI. Triste destin pour cet intellectuel de gauche, qui a combattu pour l’instauration de la démocratie, du multipartisme dans son pays.

S’il avait reconnu sa défaite, il aurait fait des conférences dans le monde entier pour expliquer les bienfaits de l’alternance politique à l’Ivoirienne… Cet historien de formation n’a pas senti le vent de l’Histoire, la soif de liberté de son peuple. Il a été emporté par la tempête.

Le nom de Laurent Gbagbo se conjugue désormais au passé, comme celui du Congolais Jean-Pierre Bemba, lui aussi incarcéré à la Haye dans une cellule de la CPI.

Alors maintenant, qui peut tirer profit de son éloignement définitif de la lagune Ebrié ?

-        Alassane Ouattara

Le président ivoirien a rencontré il y a une semaine à Paris, lors d’un séjour privé, le procureur de la CPI. Ils ont parlé du cas Gbagbo. Son transfèrement a donc été avalisé par le nouveau chef de l’Etat. Une façon de tourner la page, de commencer l’année 2012 sur de nouvelles bases.

Le camp Ouattara sera le grand vainqueur des élections législatives du 11 décembre. Vainqueur facile, faute de réels adversaires. Le FPI a boycotté le scrutin, trois petits partis pro-Gbagbo viennent de se retirer. Il ne reste que des candidats sans étiquette officielle, des anciens soutiens de Gbagbo qui refusent d’être jetés avec l’eau du bain.

Le président Ouattara pourra  donc gouverner avec une Assemblée acquise à sa cause et non par simples décrets présidentiels. Bien sûr, ce Parlement sera un peu « monocolore ». Mais à qui la faute ? Les absents ont toujours tort, les perdants sont toujours ceux qui boycottent.

La communauté internationale aurait probablement préféré une assemblée politiquement plus « colorée ». Mais reporter les législatives de plusieurs mois aurait-il permis une participation du FPI et de ses alliés, qui exigeaient la libération de leur leader pour participer au scrutin ?

Rien n’est moins sûr, Ouattara aurait pris le risque de perdre la main, de se laisser dicter le calendrier électoral par ses adversaires.

Cela aurait constitué un aveu de faiblesse pour un chef de l’Etat fraichement installé. En maintenant les législatives, même sans le FPI, Ouattara peut espérer tourner la page de l’année 2011, marquée par la guerre et une profonde récession économique. L’année 2012 ne pourra être que meilleure : stabilité politique, institutions démocratiquement élus et rebond économique.

-        Luis Moreno-Ocampo

Ce juriste argentin est le premier procureur de la CPI et est devenu un des symboles de l’avancée de la justice internationale. Le chemin n’a pas été facile et il lui a été reproché de trop s’intéresser aux crimes commis en Afrique, délaissant par exemple le très sensible dossier palestinien, mais aussi la guerre en Irak ou en Afghanistan.

Il n’a pas non plus été très pugnace sur des crimes commis en Amérique latine ou en Asie.

Sur le continent africain, il a dû avaler de grosses boulettes de piment sans faire la grimace, au moins publiquement. Son mandat d’arrêt international contre le président soudanais Omar el-Béchir est resté lettre morte.

L’Union africaine a même appelé ses membres à ne pas l’exécuter. Et El-Béchir a pu voyager sur le continent et même en Chine, devenu le principal partenaire commercial de l’Afrique, sans être inquiété.

Une humiliation pour le procureur de la CPI. Un aveu de faiblesse pour la justice internationale, pour une  Cour qui n’est toujours par reconnue par les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie et tant d’autres. Certains ont signé le traité de Rome mais ne l’ont pas ratifié, d’autres ne l’ont même pas signé, craignant qu’un jour cette justice internationale se retourne contre eux.

Luis Moreno-Ocampo est sur le départ. Son mandat s’achève dans quelques semaines. Les mauvaises langues affirment qu’il aurait voulu laver l’affront, l’humiliation soudanaise en accélérant la procédure ivoirienne.

A son pot de départ à La Haye, il pourra dire qu’il a été le premier procureur de la CPI à épingler à son tableau de chasse un ancien chef de l’Etat. Laurent Gbagbo pèse quand même plus « lourd » que le chef de milice Thomas Lubanga (RDC, ex-Zaïre), jugé depuis 2009, ou même que l’ancien vice-président et ex-chef rebelle Jean-Pierre Bemba (RDC).

Mais le procureur a averti : « Justice sera faite » pour les crimes commis en Côte d’Ivoire, Gbabo est « le premier à devoir rendre compte de ses actes. Il ne sera pas le dernier ». Mais il laissera probablement la tâche d’arrêter les proches du président Ouattara à son successeur…

Et il conclut son communiqué avec emphase : « les dirigeants politiques doivent comprendre que désormais, il n’est plus possible de recourir à la violence pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir. Nul ne peut échapper à la justice pour ces crimes-là »

      Une façon de souhaiter bon courage à son successeur pour attraper dans ses filets Omar El-       Béchir et quelques autres. Et aussi un dernier pied de nez au « Boulanger » d’Abidjan, qui se vantait    de rouler ses adversaires dans la farine, mais qui au final a trouvé plus fort que lui.

-        Le FPI

Le Front populaire ivoirien, fondé par Laurent Gbagbo dans la clandestinité il y a près de 30 ans, est décapité. Le FPI doit s’inventer un nouvel avenir s’il veut survivre sur la scène politique ivoirienne. La Côte d’Ivoire doit avoir une opposition forte et crédible, seul garante d’une vraie démocratie.

Le FPI peut-il survivre à celui qui l’a créé, l’a porté au pouvoir puis dans l’enfer de la guerre ? Ses principaux poids-lourds sont soit emprisonnés dans le nord du pays, soit en exil au Ghana ou ailleurs comme le sulfureux leader des jeunes Charles Blé-Goudé.

L’éloignement de Gbagbo est peut-être une chance pour amorcer une refondation, une renaissance sur de nouvelles bases, après avoir écarté les gens ayant les mains sales. Tous les sympathisants, militants, responsables du FPI ne sont pas des criminels, loin de là.

Si le FPI ne fait pas sa mue, il laissera sa place de leader de l’opposition à d’autres mouvements politiques.

L’ex-président de l’Assemblée nationale, alors acquise au FPI, Mamadou Koulibaly, a déjà créé sa propre formation. Il est le premier à le faire, sûrement pas le dernier.

Il y a, il y aura, une vie politique après Gbagbo.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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