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Jean Depara - Quatre danseuses assises sur un plaid à l'effigie du général De Gaulle- COURTESY Galerie Maison Revue Noire
Jean Depara - Quatre danseuses assises sur un plaid à l'effigie du général De Gaulle- COURTESY Galerie Maison Revue Noire

Kinshasa, ville branchée night & day

L'exposition photo «Depara, Night & Day in Kinshasa, 1955-1965» offre une plongée dans une capitale multiculturelle, cosmopolite, vivante, vibrante des années 1960.

1960. L'ancienne colonie belge du Congo accède dans la douleur à l'indépendance. Le jour, les combats marquent Léopoldville, la capitale du Congo belge. Les émeutes anti-coloniales de 1959 qui avaient fait des centaines de morts sont encore dans les esprits. A la suite de la sécession de la province du Katanga par Moïse Tshombe la guerre civile est sur le point d'éclater.

La nuit, la jeunesse fait la fête sur des airs de rumba congolaise dans les bars branchés de la capitale, sans distinction de blanc ou de noir, sans soucis du lendemain. 

C'est tout le sujet de l'exposition «Depara, Night & Day in Kinshasa 1955-1965» qui a lieu à la Galerie Revue Noire à Paris jusqu'au 24 décembre 2011. Une immersion dans cette ambiance vivante, vibrante qui, de jour comme de nuit, semble bien loin des préoccupations post-coloniales. Un regard frais, neuf et positif sur un Congo qui s'apprête à vivre des décennies de guerre et de douleurs. Ce regard, c'est celui d'un photographe angolais, Jean Depara.

Depara, la liberté et la joie de vivre

Jean Depara, né Jean Lemvu en 1928, arrive en République Démocratique du Congo (RDC) en 1948. Pour s'en sortir, il vit de différents petits boulots: cordonnier à l'usine Bata, réparateur de montres, d'appareils photos. Mais ce qu'il aime lui, ce qui l'anime, c'est la photo. Prise sur le vif, saisie sur l'instant. Il ouvre en 1956 un studio photo, le «Jean Whisekys Depara» seulement pour se garantir une rente mensuelle. Lui préfère photographier à l'extérieur, sans faire poser ses modèles. C'est pourquoi il ferme son studio en 1966, presque au sommet de sa carrière d'artiste. Sans vraiment le savoir.

Car en photographiant les folles soirées de Léopoldville-Kinshasa, Depara n'en a pas conscience, mais il va révolutionner le monde de la photographie africaine. Pourtant en ce temps là, Jean Depara ne pense qu'à faire la fête et veut immortaliser ces moments de joie. Il devient ainsi le photographe officiel de son ami musicien Franco, le roi de la rumba congolaise.

Pour Pascal Martin Saint-Léon, l'un des fondateurs de Revue Noire et commissaire de l'exposition:

«Depara était un personnage particulier, un anarchiste, un mauvais garçon en quelque sorte qui faisaient parti d'un groupe de Bills, toujours bien habillé, toujours impeccable, qui cherche avant tout à s'amuser.»

En 1975, période de «zaïrianisation du Congo», Mobutu Sese Seko en fait le photographe laborantin du Parlement congolais. Une vie plus rangée qui ne correspond pas à Depara, pour qui le moteur était avant tout le rire, ce grain de folie qui le caractérisait. Il prend sa retraite en 1989, lassé des nouvelles évolutions photographiques. Depara n'aime pas la couleur «qui fait des images sans relief». L'artiste rencontre les fondateurs de la Revue Noire en 1996 qui lui consacrent un numéro un an avant sa mort.

Kinshasa, berceau de la multiculturalité

Sans chercher à exprimer un message politique, Depara laisse en héritage une tranche de vie de la capitale congolaise qui contraste avec l'image négative qui ressort fréquemment lorsqu'on parle de Kinshasa ou de la RDC. D'abord, la ville est attractive, débordante de travail et d'avenir.

A la fin de la Seconde guerre mondiale, Léopoldville, —future Kinshasa—, connaît un fort accroissement démographique. La population augmente de 2% chaque année, notamment par un flux important qui vient à la recherche d'un travail. Une population multi-culturelle, où tous vivent sans distinction de couleurs, de nationalités, d'appartenances. 

Pascal Martin Saint Léon l'explique:

«Sur cette photo où l'on peut voir quatre hommes adossés contre une voiture, l'un est un métis Chinois, l'autre est certainement Congolais ou Angolais, le troisième est un métis Indien, et le quatrième, un métis Pakistanais. Cette photo symbolise clairement l'incroyable brassage qu'il y avait à l'époque à Kinshasa. Cette notion même du monde entier, on l'a retrouve dans toutes les photos où il y avait un besoin de tous ces jeunes d'appartenir à une culture déjà mondiale.»

Jean Depara - Quatre travailleurs en République Démocratique du Congo- COURTESY Galerie Maison Revue Noire

A «Kin'» comme aimait l'appeler Depara, cette ville «in» des années 1960, il faut faire attention à sa tenue vestimentaire, à son corps, à sa représentation publique.

L'American way of life à la congolaise

C'est l'un des aspects qui se dégage de cette exposition: la modernité de la ville. A travers les photographies de Depara, ressort une ville en pleine modernisation, où les Congolais accèdent à un certain niveau social et sont influencés par le géant américain. Tenue vestimentaire, voitures, musique, la société congolaise assiste elle aussi à une certaine forme d'American way of life qui fait tant rêver.

«Il ne fallait pas pas sortir en vêtement traditionnel dans ces soirées branchés, il fallait bien sûr être à la pointe de la mode» explique Pascal Martin Saint-Léon.

Être à la pointe de la mode, c'est aussi ce à quoi aspiraient les athlètes de la piscine du complexe sportif de la Funa, —la piscine municipale où les Kinois se regroupaient le week-end pour se détendre; un lieu de rencontres et d'échanges, sans discriminations raciales—, en paradant fièrement pour vanter leurs muscles. Pour Pascal Martin Saint Léon, ces exemples reflètent cette américanisation de la société:

«On reconnaît l'influence des westerns américains avec les chapeaux de cow boys, la tenue vestimentaire des Bills mais aussi le fait d'être bodybuildé comme le sont les athlètes sur les photos de Depara.»

La particularité des photos de Depara, c'est aussi le fait qu'elles soient moins institutionnelles que celles d'un photographe comme le Malien Malick Sidibé, plus réglementées, plus sérieuses, selon le commissaire de l'exposition, Pascal Martin Saint-Léon. «Un regard coquin sur les femmes», sensuel, grâce à l'intimité et à la mise en confiance qu'était parvenu à créer Depara avec ses modèles. Une vision qui nous permet d'entrevoir une société congolaise bien différente de l'image que l'Occident a véhiculé.

Jean Depara- Une femme pose avec son mari et son enfant- COURTESY Galerie Maison Revue Noire

Un regard africain sur l'Afrique

«Il existait très peu de photographes d'extérieurs africains dans les années 1950. Ce qui rend les photos de Depara encore plus particulières et fait toute la différence avec un photographe occidental qui est de passage en Afrique. Ce photographe ne peut pas créer l'intimité que parvient à créer Depara. Il y a forcément une distance qui reste, même s'il travaille là longtemps, il y a une connivence qui se créé avec le photographe africain qui ne peut pas exister avec le photographe occidental.»

Ce regard d'un Africain sur l'Afrique, on l'aura compris, c'est tout l'objet de l'exposition «Depara, Night & Day in Kinshasa, 1955-1965». C'était aussi celui des fondateurs de Revue Noire, Pascal Martin Saint Léon et Jean Loup Pivin, qui, en créant leur revue en 1989, se sont toujours employés à sortir le continent africain d'une image exotique, en donnant la parole aux expressions artistiques contemporaines du continent. De 1990 à 2001, la revue s'est appliquée à laisser entendre la voix des personnes les mieux à mêmes de parler du continent africain: les Africains eux-mêmes. 

Aujourd'hui encore, avec l'ouverture récente de la Galerie Revue Noire, et la parution prochaine de nouveaux numéros «davantage tournés vers l'Afrique et le monde, plus seulement sur le continent africain» indique Pascal Martin Saint Léon, les fondateurs de Revue Noire ont la volonté d'offrir ce regard sur l'Afrique. Toujours avec l'idée que:

«la véritable reconnaissance d'une autre culture, c'est de laisser vivre chaque oeuvre par rapport à son propre univers, pas de se l'accaparer et la réinterpréter par rapport à notre propre culture.»

Audrey Lebel

Exposition «Depara, Night & Day in Kinshasa, 1955-1965» à la Galerie Revue Noire jusqu'au 24 décembre 2011.

Du mercredi au samedi 13h-19h et sur réservation

A écouter aussi

L'émission L'Afrique enchantée, de Soro Solo et Vladimir Cagnolari, du dimanche 18 décembre 2011, de 17h à 18h sur France Inter, sur le thème «Photo d'Afrique».

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