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Un jeune Sénégalais dort dans la rue le 16 avril 2010. AFP/Moussa Sow
Un jeune Sénégalais dort dans la rue le 16 avril 2010. AFP/Moussa Sow

Petit bout de Sénégal à Paname

Dans les foyers parisiens les immigrés sénégalais restent connectés: ils se passionnent pour la présidentielle de février 2012. Reportage.

 Voilà bientôt quarante ans, qu’il a quitté les rives du fleuve Sénégal pour tenter l’aventure sur les bords de la Seine. Trente neuf années de sa vie que Diouga Dabo a passées entre les quatre murs de  studettes des foyers français. Et, on ne saurait se passer des anecdotes et blagues de ce sexagénaire à l’humeur décapant si on veut narrer l’histoire de ce lieu. «J’ai passé bien plus de temps en France que tu n’as vécu sur terre, jeune fille», taquine-t-il d’emblée. De plus, l’âge avancé n’altère en rien la mémoire de cet homme sans cheveu blanc. Le téléviseur qui orne sa chambrette, capte une chaine sénégalaise. Les nouvelles qu’il rapporte le font voyager au pays de la Téranga (le fait de bien recevoir, surnom du Sénégal).

Flux et reflux, les souvenirs se bousculent dans sa mémoire. Le regard semble loin. Il pense à la famille restée au Fouta, localité du Sénégal située dans la vallée du Fleuve Sénégal. Mais, il esquive et fait semblant de s’épancher. Une histoire de frontières, de papiers, de droit de circuler et de vivre librement a jalonné son existence... Mais, l’histoire de Diouga Dabo ressemble fort à celle des quelques centaines d’âmes qui occupent les six étages du foyer d’Aftam de la Porte de Clichy. Réservoir des déçus de l’eldorado parisien.

La France à l’extérieur, l’Afrique à l’intérieur

On y accède par un portail en fer grand ouvert orné de larges grilles. De nuit, on ne distingue pas nettement sa couleur. A l’entrée, un jeune homme est pris au collet  par quatre gaillards qui lui demandent de restituer les papiers qu’il a pris la veille. Dans la cour, les derniers marchands trouvés sur place ramassent leurs étals, où des rangées de tables font office de gargotes. Où sommes-nous? On est à deux pas de la Place de Clichy, loin de la foule et de l’agitation, mais on se croirait en plein marché Sandaga, avec l’ambiance, les rythmes, les activités des marchands ambulants, qui font la singularité de ce lieu grouillant situé au centre-ville de Dakar. Bienvenue au foyer de l’Aftam (Association d’aide et d’accompagnement pour l’hébergement) des travailleurs de la Porte de Clichy situé dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Les locaux sont insalubres. D’épaisses couches de crasse ont eu raison du carrelage blanc. Les couloirs, aux néons blafards, sont mal éclairés. Partout, une forte odeur d’urine et d’humidité embaume les narines. De grosses toiles d’araignée ornent les murs décrépis. Portes défoncées, vitres cassées, qui pendouillent: ici les conditions d’existence sont dures, rudes et la dignité humaine semble ne pas y trouver toujours sa place. Une des raisons qui pourrait expliquer l’absence de femmes dans ce lieu. Mais les hommes semblent n'en avoir cure. Ici on converse à tue-tête, on s’esclaffe à gorge déployée et on rit aux larmes. La joie et la bonne humeur sont au rendez-vous même si la vie dans un foyer n’est pas des plus roses.  

©Lala Ndiaye

Dans l’atelier de couture, qui fait également office de Grand-Place (endroit où on a coutume de se retrouver pour discuter) se côtoient Sénégalais, Ivoiriens, Burkinabés et Maliens. Dans ce capharnaüm indescriptible, deux rangées étroites de tables se font face. Dans la salle, on peine à s’entendre. Le bruit infernal des machines fait concert avec les discussions de clients venus récupérer leurs coutures. Et on répond à peine aux salamalecs. Tous s’activent autour de la pédale. La Tabaski (l'Aïd el-Kebir) approchant, les ouvriers semblent débordés. Au fond de la salle, une radio distille un vieux son d’Alioune Mbaye Nder. Au bon souvenir du pays! On discute et commente les dernières actualités du pays. Et certains ne manquent pas de s’offusquer de la dégradation des mœurs constatées de plus en plus chez les jeunes filles. Soudain, l’appel du muezzin à la prière du crépuscule interrompt le débat. On passe aux choses sérieuses. Très vite, la salle commence à se désemplir. Une  grande salle, aménagée au rez-de-chaussée, du bâtiment sert de mosquée.

La candidature de Wade, le sujet qui fâche

Dix minutes plus tard, retour à l’actualité. Pas question du débat sur la possible réélection de Sarkozy. C’est plutôt le président Abdoulaye Wade qui est au cœur de la conversation. Même si la montée de la Droite et de l’extrême Droite fait quelque peu angoisser avec toutes les conséquences qui peuvent en découler, c’est plutôt  le sort des parents restés au pays qui préoccupe le plus.

«Le pays est malade», s’indigne Alassane. Etabli en France depuis 11 ans, il travaille dans l’atelier de couture de l’Aftam Porte de Clichy, bien qu’il ait choisi de ne pas y vivre. «Rien ne va au pays. Même se soigner est devenu un luxe, seuls les riches ont accès aux soins», râle-t-il. Il ne manque pas de nous faire  part de son inquiétude et de sa peur que la situation politique et sociale actuelle ne vire au chaos.  La psychose des émeutes des 23 et 27 juin derniers, est toujours présente. D’ailleurs, des séances de prières avaient été organisées dans la mosquée du foyer au lendemain des évènements pour un retour au calme. Même si certains d’entre eux saluent le courage de la jeunesse qui a su tenir tête au président Wade. «La jeunesse sénégalaise a bien fait de se soulever les 23 et 27 juin. Et si nécessaire, elle doit encore le faire», encourage Fodé Sy, 24 ans, qui pense que le président Abdoulaye Wade les a trahi. «Nous avons tous voté en 2000 pour lui. Le président Wade et son épouse, Viviane Wade ont même battu campagne dans ce foyer. Ils nous ont couvert de promesses. Mais, ils nous ont tourné le dos», fulmine-t-il. Une tasse de Ataya en main (thé sénégalais) en main, Dahirou Ly, sans papiers, installé en France depuis 4 ans, explique que la situation est difficile au point qu’il ne peut même plus appeler la famille restée au village, à cause de l’affaire de la surtaxe sur les appels internationaux entrants.

«Même un chat ferait un meilleur président que Wade»

Dès qu’on évoque le débat sur la candidature du président Wade, les esprits s’échauffent et les passions se déchainent. Abdoulaye Tandian, réfugié au pays de Nicolas Sarkozy depuis 2 ans,  juge cette candidature anti-démocratique. Il ne cache pas son mécontentement. Et s’en prend vertement au président de la République. «Même un chat ferait un meilleur président que Wade», s’emporte-t-il.

A cet instant surgit Moussa Cissé, qui voue un véritable culte à Wade. Son camarade qui le conteste farouchement pense que seul Wade est capable de conduire le Sénégal sur la voie du salut. «Le vieux est le plus intelligent. Il est le seul capable de diriger le pays. C’est pour lui que j’ai voté en 2000 et je le referai à nouveau. Personne ne pourra le remplacer. Seul Dieu pourra le détrôner», avertit-il. Des paroles qui font sortir de leurs gongs certains de ses camarades. Le crâne rasé, lunettes bien vissées au niveau du nez, avec un embonpoint notable, le vieux D.S, qui requiert l’anonymat, sort enfin de son silence.  

«Abdoulaye Wade n’a pas droit à un troisième mandat. Lui-même s’était disqualifié et aujourd’hui, il se dédit en nous disant ma waxoone waxeet. Mais de qui se moque t-il?», peste t-il. Et de poursuivre, «les Sénégalais ne sont pas dupes et on ne se laissera pas faire».

A ce moment, les Burkinabés, Ivoiriens, et Maliens entrent dans la danse. D’ailleurs, ils se font rabattre le caquet illico par les Sénégalais qui leurs rappellent que ce débat ne les concerne en rien. A son tour Thierno Ousmane Sy entre dans la danse. Imam des lieux et  figure respectée, il explique qu’il y a de fortes chances que Wade passe au premier tour. «Tout le monde veut être candidat. Wade a de fortes chances de gagner tout comme il peut perdre mais une chose reste sûre, c’est qu’il pourra compter sur le soutien d’Ousmane Ngom, ministre de l’Intérieur», avance-t-il. A l’en croire si Wade se présente et passe au premier tour «le pays plongera dans le chaos et beaucoup de sang va couler».  Et c’est parti pour un débat houleux.

Les discussions son palpitantes et les idées qui en ressortent sont des plus pertinentes. Hélas, ces travailleurs étrangers ne pèseront pas lourds lors de ce scrutin qui se tient en février prochain. Car, étant dans leur grande majorité, des sans-papiers.

Lala NDIAYE

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Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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