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L'Ecole nationale d'administration. REUTERS/Vincent Kessler
L'Ecole nationale d'administration. REUTERS/Vincent Kessler

L'ENA, une école d'élites africaines

Le cycle international de l'Ecole Nationale d’Administration fait sa rentrée. De nombreuses hauts fonctionnaires africains y sont formés chaque année.

Ambiance de rentrée des classes ce jeudi 2 novembre à Strasbourg. Un programme plutôt classique attend les nouveaux élèves: accueil au sein de l’école, traditionnel mot du directeur, présentation de l’administration, et enfin visite des locaux qui vont les accueillir pendant plusieurs mois.

Pourtant point de cartables d’écoliers ou de mines abattues en ce jour de rentrée scolaire. Il faut dire que les élèves sont un peu plus âgés que la moyenne, et s’apprêtent à suivre une des formations de la prestigieuse Ecole Nationale d’Administration (ENA).

Il s’agit du cycle international court de l’ENA soit neuf mois de formation généraliste destinée à de hauts fonctionnaires étrangers au parcours déjà riche, mais qui souhaitent continuer à progresser dans leur carrière.

Parmi ces élèves âgés de 35 à 50 ans et originaires tous les pays, on trouve de nombreux fonctionnaires africains.

«Sur l’ensemble de la coopération internationale de l’ENA depuis sa création, 30 % des élèves étrangers formés sont africains» explique Isabelle Combarnous, chef du département Afrique et Moyen Orient de l’Ecole.

«En 2002, l’ENA a repris les missions de coopération de l’Institut International d’Administration Publique, autrefois appelé Ecole coloniale». [...] Les liens avec les pays francophones, notamment d’Afrique sont profonds même si l’ENA élargit sa coopération internationale à des pays de plus en plus nombreux. Les formations internationales connaissent un véritable décollage depuis deux ans.»

Des élèves aux parcours déjà riches

La sélection faite en coordination avec les Ambassades de France du monde entier sur la base d’un écrit de culture générale, d’une rédaction sur un thème d’actualité puis d’un un oral, est exigeante. Les candidats retenus, souvent juristes ou économistes, ont derrière eux un solide parcours dans leurs administrations respectives. Originaire du Niger, Maimouna Gazibo, juriste âgée de 35 ans, décrit sa carrière déjà riche de magistrate:

«J’ai occupé plusieurs postes notamment comme juge des mineurs mais aussi à l’instruction. J’ai également géré des établissements pénitentiaires. Enfin, depuis le coup d’Etat de 2010 au Niger, j’ai pu prendre part aux travaux du Conseil consultatif national qui a été créé dans mon pays. Aujourd’hui je veux ouvrir mon champ de compétences et progresser dans ma carrière. J’aspire à des responsabilités politiques.»

Comme elle, la plupart des élèves espèrent franchir un cap grâce à cette formation, constituée de sept mois d’enseignements généraux et de deux mois de stage dans une grande administration. Le Camerounais Théophile témoigne:

«Cette formation est très valorisante et offre une ouverture d’horizon pour viser des postes au niveau régional et international. Rien que pendant ce passage à l’ENA, nous allons partager notre expérience avec des fonctionnaires venus de tous les pays, du Japon au Canada, ce qui nous donne une véritable ouverture d’esprit.»

Imane, une jeune femme égyptienne, ajoute en souriant: 

«Chez moi, ceux qui sont diplômés de l’ENA l’indiquent sur leurs cartes de visite».

Lucidité et volonté de changement

Pas question de ne pas exercer son esprit critique pour autant.

«Je ne viens pas apprendre l’Evangile et diffuser la bonne parole tel un berger à ses brebis», explique Théophile. «Je vais utiliser la plus-value de cette formation dans mon pays, c’est tout.»

Venu du Gabon, Joseph est lui aussi fier de pouvoir suivre cette formation mais regrette l’absence de ce type d’école dans les pays africains:

«Sur le plan de l’éducation et de la formation on peut tirer un constat amer des indépendances africaines. Certains régimes ne veulent pas vulgariser le savoir et sont véritablement complice de l’échec de la formation dans leurs pays. Les politiciens n’ont pas intérêt à voir émerger de nouvelles élites sous leurs yeux. Je peux vous dire qu’au Gabon les anciens de l’ENA ne font pas trop de publicité sur cette opportunité de formation. Heureusement qu’il y a internet pour se renseigner!»

La Nigérienne Maimouna Gazibo prend un ton plus offensif pour revendiquer davantage de place pour les femmes au sein des élites africaines.

«Etre une femme au Niger et revendiquer un poste important, ce n’est pas facile. Jusqu’à présent, aucune femme n’a occupé un ministère clé comme celui de l’Economie ou la Justice. Pour cette formation, cela n’a pas été évident de partir, de laisser mon mari et ma famille. Au pays, on n’a pas la même mentalité. Mes amis m’ont dit, 'mais tu es folle, le temps de ta formation, ton mari va partir, se trouver une autre femme!' Mais moi je veux devenir quelqu’un pour mon mari et pour mes enfants. Je veux exceller comme les autres. Je ne veux pas de quotas, mais mériter ma place. Je veux me battre et devenir ce que je veux être.»

Un plaidoyer qui fait mouche et provoque une salve d’applaudissements dans la salle. Un vent de changement vivifiant souffle dans cette classe décidément peu banale.

Adrien de Calan

 

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Adrien de Calan. Journaliste français.

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