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Le colonel Edddy Kapend devant un tribunal militaire à Kinshasa, 15 janvier 2001. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Le colonel Edddy Kapend devant un tribunal militaire à Kinshasa, 15 janvier 2001. REUTERS/Finbarr O'Reilly

RDC: Eddy Kapend, le prisonnier de la République

Comment l'ancien bras droit de Laurent Désiré Kabila a été condamné pour l'assassinat de l'ex-président de la République Démocratique du Congo? Témoignage du fond d'une cellule de Kinshasa.

Jusqu’à la mort du président de la République Démocratique du Congo Laurent Désiré Kabila (LDK), il était le respecté colonel Eddy. Aujourd’hui, c’est un prisonnier oublié. Celui qui avait son bureau à côté de Kabila père croupit depuis une décennie dans une cellule de la prison centrale de Makala, à Kinshasa, dans l’indifférence totale. Au pouvoir, plus personne ne veut entendre parler d’Eddy Kapend, reconnu coupable de coup d’Etat manqué et d’avoir fomenté l’assassinat du Mzee, le «vieux sage» en swahili. 

C’était le 16 janvier 2001. Eddy Kapend était alors l’aide de camp et chef d’Etat major personnel de LDK dont il avait la plus grande confiance. Deux ans après, Colonel Kapend est condamné à mort lors d’un procès historique de neuf mois devant la cour d’ordre militaire, une juridiction d’exception. Sur les 135 inculpés, trente sont condamnés à mort, dont Kapend. Une peine capitale qui ne sera pas exécutée. Sans trembler, la tête haute et le visage fermé, le colonel qui a toujours clamé son innocence se fait alors immédiatement dégrader. Humiliation suprême pour un militaire.

Dans un enregistrement sonore exclusif que Slate Afrique a pu consulter, Eddy Kapend livre sa version des faits. Son message, enregistré le 12 mai 2006 depuis sa cellule, dure 59 minutes et s’adresse directement au fils du Mzee, l’actuel président Joseph Désiré Kabila.

«Moi Colonel Eddy Kapend, je vous parle de face Monsieur le Président de la République comme votre frère. Votre frère dans le cœur duquel vous avez enfoncé une baïonnette qui fait jaillir du sang violent devant vous pour un crime dont je ne suis pas coupable. Mais les raisons de cette atrocité dont je suis victime de la part du pouvoir sous votre propre commandement, je les ignores toutes ces raisons. Peut-être que vous seul, avec votre conscience, vous pouvez savoir pour quelles raisons moi je continue à souffrir alors que je suis innocent de l’assassinat du Président de la République, notre père à nous tous, Mzee Laurent Désiré Kabila.»

LDK tué par un de ses gardes du corps

Retour en arrière. Kinshasa, mardi 16 janvier 2001. Aux environs de 13h45, des coups de feu retentissent dans le Palais de Marbre, la résidence présidentielle. Laurent Désiré Kabila, au pouvoir depuis mai 1997, est la cible de cet attentat. Atteint à la tête, il succombe très vite à ses blessures. Son meurtrier n’est autre qu’un membre de sa garde rapprochée. Un certain Rachidi Kasereka, ex-enfant-soldat originaire de la région du Kivu à l’est du pays. Son forfait commis, Rachidi tente de s’enfuir. Il n’ira pas bien loin. Alors qu’il tente de rejoindre Georges Mirindi, son complice (ndlr : lui aussi garde du corps de Kabila, il vit aujourd’hui en exil en Suède) qui l’attend dans une voiture à l’extérieur du palais, il est blessé aux jambes. Neutralisé, il est quand même abattu d’une balle dans la tête par le Colonel Eddy Kapend. C’est la version officielle. Le principal intéressé dément dans son message de qualité sonore parfois difficilement exploitable. «Ce n’est pas moi colonel Eddy qui ai tué Rachidi, l’assassin du président. C’est plutôt son collègue et frère, un autre garde du corps, Jean (ndlr, le nom est inaudible). Ca c’est la vérité et l’unique vérité.  (…) La part de vérité sur l’assassinat du Mzee Kabila, n’a pas été emportée par Rachidi dans sa mort. La vérité sur cette affaire est toujours vivante parmi les traîtres, les comploteurs et les complices ainsi que leurs commanditaires, tous vivants et libres!»

Les ambitions des politiques face à l’armée

Les médias congolais ne sont pas informés tout de suite du drame qui vient de se dérouler à la présidence. Le corps du Mzee est transporté au Zimbabwe. RFI évoque sur ses ondes «quelque chose de très grave» et la diplomatie belge annoncera plus tard la mort du président Kabila, au conditionnel. Aussitôt, le colonel Kapend interrompt les programmes de la télévision nationale et prononce un discours où il appelle la hiérarchie militaire au calme et ordonne la fermeture des frontières du pays. Certains y voient là une forme «soft» de putsch militaire orchestré par Kapend. La mort du Mzee est désormais officielle. La RDC pourrait bien sombrer dans le chaos de la guerre civile ou se retrouver au cœur d’un conflit régional. L’ancien aide de camp prétend avoir «sauvé les institutions {du} régime et la vie de tout le peuple congolais». Quelques heures après le drame, en début de soirée, il reçoit dans son bureau du palais de Marbre la visite de l’ambitieux ministre de l’Intérieur Gaëtan Kakudji qui ne cache pas son dessein présidentiel.

«Kakudji, le soir après que la situation est devenue calme, il a tenté de prendre le pouvoir. Il a convoqué une réunion chez lui avec les ministres pour tenter de prendre le pouvoir. Il a même révélé ici au Tribunal que quand ils se sont aperçus qu’il n’y avait aucun militaire parmi eux, ils ont compris qu’ils ne pouvaient rien faire. Il a même dit ici que le testament du Président de la République disait qu’à sa mort, c’est lui qui devait être président. Et il a dit que le Colonel étant militaire, il a préféré donner le pouvoir à Joseph car il est militaire comme lui. Il m’a privé. Ca, c’est la déclaration du Ministre d’Etat. Vous le savez. Mais il a été élevé en dignité et il fait partie de ceux qui décident de manière occulte de me maintenir à mort et dans l’injustice de cette fosse ici à la prison de Makala.»

Le testament politique du Mzee

Kapend affirme avoir été fidèle au «testament politique secret» formulé quelques temps plus tôt par LDK, alors gravement malade. Il raconte cette scène avec précision.

«Nous sommes arrivés à la résidence du chef de l’Etat. Il nous a reçu vous et moi sur la terrasse de sa résidence. Il nous a dit : écoutez mes enfants, je suis malade et vous savez que nous avons beaucoup d’ennemis. Le pays est en guerre. Les impérialistes cherchent ma tête. S’il arrive que je meure, vous savez combien j’ai souffert pour le pouvoir que j’ai aujourd’hui… La première chose que vous devez faire si vous apprenez que je suis mort, vous Eddy qui êtes à mes côtés tous les jours, vous qui connaissez comment j’ai pyramidé la structure de cette armée, vous qui connaissez la gestion stricte de cette armée, et vous qui connaissez toutes les stratégies de défense de l’extérieur comme de l’intérieur du pays, vous devez faire en sorte que le contrôle de l’armée ne puisse pas vous échapper. Parce que si le contrôle de l’armée vous échappe, le pouvoir va vous échapper. Il risque d’y avoir le carnage et le massacre des populations, ce à quoi je m’oppose. La première chose que vous devrez faire c’est contrôler l’armée. Evitez que le contrôle de l’armée vous échappe. Et vous, Joseph Kabila, c’est vous qui succèderez à ma place. Vous prendrez les dispositions pour convoquer une réunion, à raison d’un ou deux membres par province de notre pays pour pouvoir décider de l’organisation quant à la gestion du pouvoir de l’Etat. Soyez stricts, soyez courageux et prenez les choses en main.»

Le 26 janvier 2001, conformément aux vœux de son père, le général Joseph Désiré Kabila est officiellement investi président de la République. Il n’a que 29 ans. La suite est connue. Même si de nombreuses zones d’ombre subsistent toujours sur les véritables commanditaires de cet assassinat. Depuis sa cellule, Kapend se demande s’il n’aurait pas dû fuir pour échapper à ses «terribles souffrances».

«Donc aujourd’hui la logique serait de dire au Colonel tu as mal fait. Pourquoi tu es resté sauvé la nation et le régime? il fallait fuir comme Kakudji. Si tu avais fui comme le Général Kakudji, tu aurais été encensé, tu aurais été récompensé, élevé en dignité, en grade, en fonction et en tout pour avoir fui comme Kakudji. Mais parce que tu n’as pas fui, parce que tu as sauvé le régime, parce que tu as sauvé le peuple, parce que tu as protégé la population, parce que tu as protégé les institutions et tu as géré avec responsabilité et bravoure par loyauté, voilà le crime que tu as commis. Et donc, la loyauté, la fidélité, le courage, le sens du devoir, sont devenus un péché.»

«Je pense que ce n’est pas Eddy Kapend le coupable mais on ne peut lutter en faveur d’Eddy Kapend que si on trouve un autre coupable». C’est le sénateur pro-Kabila Abdoulaye Yerodia qui confie cette équation au journaliste Arnaud Zajtman, co-auteur du film «Qui a tué Laurent Désiré Kabila?». Dix ans après, l’enquête, elle, est censée se poursuivre.

Khadidiatou Sylla

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