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Abdelilah Benkirane, le dirigeant du PJD (Parti pour la justice et le développement) à Rabat le 27 novembre 2011.
Abdelilah Benkirane, le dirigeant du PJD (Parti pour la justice et le développement) à Rabat le 27 novembre 2011.

Docteur Abdelilah et Mister Benkirane

Le premier islamiste à diriger un gouvernement au Maroc est un homme à deux visages. Le tribun séducteur et pourfendeur de la corruption est aussi l’ennemi juré des laïcs, des athées, des homosexuels et de la culture occidentale.

Mise à jour du 18 mai 2012: Le chef de gouvernement morocain, Abdelilah Benkirane, s'est  rendu le 18 mai en Espagne pour une visite au cours de laquelle il a été reçu par le roi Juan Carlos Ier.

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«Colombe ou faucon? Dogmatique dur ou pragmatique conciliant? Makhzénien convaincu ou homme politique visionnaire et intelligent?». Abdelilah Benkirane, le nouvel homme fort du Maroc, propulsé à la tête du gouvernement après la victoire historique de son parti aux dernières législatives (avec 107 sièges sur les 395 que compte le Parlement) , est tout cela à la fois, «un personnage complexe et polymorphe» disait de lui le magazine TelQuel dans un portrait bien documenté. Pour la presse, il sera toujours cet «étrange monsieur Benkirane».

Né il y a 57 ans à Rabat dans le quartier populaire d'Al Akkari au sein d'une famille liée à l’Istiqlal, le Parti de l’indépendance, Abdelilah Benkirane, corps trapu, regard charbonneux et verbe haut, n’a cessé depuis ses années de fac de se frayer un chemin atypique dans les méandres de l’islamisme politique marocain. Lorsqu’il n’est pas sur l’estrade à haranguer ses ouailles, ce professeur de physique à la retraite dirige une école privée de la capitale.

Ses premiers pas de militant, il les fera au sein de la Chabiba islamiya, une organisation clandestine islamiste qui lutta dans la violence contre les mouvements de gauche dans les années 70 et 80. On attribuera à ce groupuscule l’assassinat en 1975 de Omar Bendjelloun, un des leaders du parti socialiste marocain. Benkirane s’en éloignera à temps, succombant très tôt aux sirènes du pouvoir. Un pouvoir qui avait d’ailleurs favorisé les barbus pour déloger les gauchistes des universités. Dans le milieu des années 80, Benkirane s’est recentré sur l’action politique en agrégeant au fil des années plusieurs associations islamistes. Il a été à cette époque au coeur des longues tractations avec Driss Basri, le ministre de l'Intérieur de Hassan II, qui ont abouti à la légalisation par étapes de son mouvement puis, en 1998, à la création du Parti de la justice et du développement (PJD).

Une créature du Palais?

Au sein du parti, Benkirane incarne une ligne dure, intransigeante, presque féroce, mais son passé de négociateur avec le pouvoir lui colle à la barbe. On le soupçonne d’être une créature du système, née de la matrice du Palais.  

«La seule fois où il ne peut contenir son agacement, c'est à propos des rumeurs insistantes qui courent sur lui. Il rejette farouchement la suspicion entretenue par ses adversaires, y compris dans la mouvance islamiste. A savoir qu'il serait l'émanation de l'appareil administratif» relatait un de ses interviewers en 1997. Lui parle plutôt de pragmatisme. Des vertus de réalisme politique qui l’ont condamné des années durant à jouer les seconds rôles au sein du PJD, d’autres leaders comme Saâdeddine El Othmani, psychiatre de son état, ayant la réputation d’être plus accommodants, plus lisses.

Cette stratégie sera payante. Benkirane, le rugueux, arrivera à ses fins. Soutenu par les «jeunes Turcs» du PJD et surtout par le MUR, le Mouvement pour l’unicité et la réforme, le vivier des militants les plus ultras, il finira par prendre les rennes du parti en 2008. Il faut reconnaître que le PJD a pour ses ambitieux un avantage. Il est l’un des rares partis à respecter les règles de démocratie interne. Même Mohammed VI le reconnaîtra, lui qui l’appellera au téléphone pour le féliciter de sa victoire.

C’est la consécration. Un an auparavant, le parti avait été bridé par le ministère de l’Intérieur pour qu’il n’emporte pas les législatives de 2007. Et lui, qui trépignait déjà, n’avait pas caché sa colère. Intronisé à la tête du PJD, son verbe se délie. Ses prestations à la télévision font un tabac. Son populisme à visage débonnaire séduit aussi bien les démunis que les classes moyennes. Il devient la figure incontestée, presque naturelle de l’antisystème, un comble pour celui qui est né dans ses jupes. Et pour asseoir sa réputation de lutteur, il choisira la cible de ses diatribes au cœur de la monarchie. Ce sera Fouad Ali El Himma, l’ami intime du roi, qui de son côté à créé de toutes pièces un parti sans charisme et sans  idéologie, sauf celle d’être au plus près de Sa Majesté. Pris d’abord pour une menace, son incarnation de la «politique cocotte-minute» de l’administration, sera finalement une aubaine pour le PJD. Une sorte de faire-valoir tant elle servira à dévaloriser les institutions au profit des technocrates et des opportunistes de tous bords.

Un discours qui inquiète…

Tout en cultivant ses réseaux, Benkirane, affiche dès lors ses ambitions au grand jour. Son audace est sans mesure et son goût de la provocation sans limites. Et là, il inquiète. Il interpelle, lors d’une séance du Parlement, une technicienne de la télévision sur sa tenue qu’il juge peu islamique. Lors d’un meeting de la jeunesse de son parti en juin 2011, il déclarait toute sa hargne contre la liberté de croyance et la liberté sexuelle.

«Les laïques veulent répandre le vice parmi ceux qui ont la foi. Ils veulent que dorénavant, les citoyens puissent proclamer le pêché ! Ils veulent que la déviation sexuelle (l’homosexualité dans le vocabulaire islamiste) devienne répandue !», avant de menacer avec une verve digne de Ben Laden: «Que celui qui porte de tels immondices se cache, car s’il nous montre sa face, nous lui appliquerons les châtiments de Dieu!». En clair, tels que les a évoqués Benkirane dans sa diatribe en arabe, ces «châtiments de Dieu» font référence à la peine de mort pour l’apostat et la lapidation pour les fornicateurs. Il avait été aux avant-postes pour condamner le Mouvement alternatif des libertés individuelles (MALI) qui réclame la liberté de culte et la dépénalisation des interdits religieux comme celui de manger en public durant le ramadan.

Sur l’identité amazighe, il fera feu de tout bois pour en diminuer la portée dans la nouvelle Constitution allant jusqu’à comparer avec dédain ses idéogrammes (le Tifinagh) à du chinois. Sans parler des festivals de musique, considérés comme des lieux de débauche de la jeunesse. Le PJD avait d’ailleurs créé la polémique en accusant les stars invitées au festival Mawazine de Rabat comme Elton John «d’homosexualiser le Maroc» ou Shakira de «favoriser les mœurs légères». Le cinéma n’est pas en reste. A chaque sortie de film aux scènes jugées osées, les attaques pleuvent, notamment dans les colonnes d’Attajdid, le journal officieux du parti qui crie au blasphème et promet l’enfer aux artistes impétrants. Cette même publication avait d’ailleurs affirmé que le tsunami qui avait dévasté l’Asie du Sud-Est en 2005 était un châtiment divin.

…et qui donne des gages

Pour faire oublier ses propos hostiles à la laïcité, à la langue berbère et aux homosexuels, Benkirane s’est employé à rassurer les chancelleries occidentales.

«L’essentiel de notre programme et de ceux qui vont gouverner avec nous aura deux axes: la démocratie et la bonne gouvernance» a-t-il martelé aux médias étrangers venus couvrir son sacre. «Les Marocains insistent pour garder leur monarchie, mais ils veulent qu’elle évolue avec eux», a-t-il ajouté. On le sait, le PJD défend mordicus le trône. Il s’est tout de suite rangé derrière l’Etat pour condamner le Mouvement du 20 février qui bat le pavé depuis le début des révolutions arabes pour réclamer liberté et démocratie. Benkirane n’a d’ailleurs de cesse de déclarer que la monarchie parlementaire, principale revendication de la jeunesse contestataire, serait «totalement inadaptée au royaume». Des gages qui rappellent une réalité : de fait, les islamistes du PJD devront nécessairement composer avec le Palais qui conserve de larges prérogatives et joue un rôle d'arbitre dans les affaires de l’Etat.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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