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Baloji, chanteur congolais, dans le clip d'Independance Cha-Cha. © Nicolas Karaktsanis.
Baloji, chanteur congolais, dans le clip d'Independance Cha-Cha. © Nicolas Karaktsanis.

Baloji, l’Afro-Européen

Les pieds en Belgique mais la tête en Afrique, Baloji aborde à travers sa musique deux thèmes qui lui sont chers: la RDC et son passé. Son nouvel album Kinshasa Succursale est à l’image de cette mixité.

Petit bonnet vissé sur de fines dreadlocks, vêtements sombres agrémentés d’une discrète chaîne en argent, Baloji nous attend tout en sobriété dans le fond d’un troquet du 18e arrondissement parisien. Mains croisées sur la table, avec un timide sourire tempérant son imposante stature.       

Né à Lubumbashi (République Démocratique du Congo, RDC) en 1978, l’artiste afro-européen a grandi à Liège (Belgique). Et sa musique témoigne de cette diversité: son flot régulier, accrocheur, se mélange au swahili et au lingala. Avec un fond de rumba congolaise, musique tradi-moderne, afro-funk nigérian, folk acoustique ou encore de ska.

Eclectisme

Le résultat? Une musique décomplexée, sans rythme régulier ni mesure définie, bien éloignée des carcans de la world music. Des cordes, des cuivres, de longs solos de guitares, avec la patine colorée de la musique congolaise des années 70.

«J’aime sortir du cadre habituel, que ça flotte. Je ne me pose pas trop de questions sur ma musique, mais j’imagine que je suis un élève à problème: c’est trop musical pour être du rap, trop rap pour être musique du monde, trop d’arrangements pour être du slam, trop de langues étrangères (lingala, swahili) pour être de la chanson française.», nous explique-t-il.

Difficile d'étiqueter ce deuxième album Kinshasa Succursale (produit par Crammed Discs), véritable patchwork musical aux couleurs de la RDC. En témoignent les conditions d’enregistrement: 6 jours de travail d’arrache-pied dans un studio de Kinshasa, avec un défilé quotidien d’artistes locaux. Un brouillon musical né dans une ville non moins bouillonnante, «digne d’un décor de Mad Max», décrit l’artiste.                                                                          
Une réalisation sur le vif avec un nombre de prises limité, car pour chaque morceau tous les instruments étaient enregistrés simultanément. Un défi supplémentaire, qui d’après lui donne du relief à la musique:

«Nous avons enregistré tout le monde ensemble, comme le faisaient les musiciens dans les années 70. Cela créé une ambiance particulière, plus spontanée, qui a donné une réelle coloration locale à l’album, plus organique que le premier (Hotel Impala).»

 Exorciser le passé

 Le premier album de Baloji, enregistré à Bruxelles en 2008, était avant tout destiné à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis 23 ans. L’artiste a vécu en Belgique dès son plus jeune âge au sein d’une famille d’accueil, sans contact avec les siens restés en RDC. Jusqu’à la réception d’une lettre de sa mère en 2007, qui lui demande: «qu’as-tu fait pendant toutes ces années? As-tu pensé à moi?» Questions auxquelles il répondra en musique avec l’album Hotel Impala.

«J’ai chanté ce que je ne pouvais pas dire de vive voix, à savoir que j’ai une vie qui ne correspondait sans doute pas à des attentes, telles qu’étudier pour ensuite revenir au pays m’occuper de mes frères et sœurs.»

 Et de conclure par le titre «I am coming home» (Je rentre à la maison). Promesse tenue dira-t-on, car après le succès du premier opus, Baloji s’envole pour le Congo pour retrouver les siens perdus de vue depuis longtemps. Un premier pas difficile à franchir, où prédominent la peur des retrouvailles, la crainte de ne pas trouver ses repères.

«C’est impossible de se reconnecter du premier coup, il faut se donner du temps. Sauf que dans ces conditions le temps se compte souvent en années.»

 C’est au retour de ce péril jeune en RDC que l’idée du deuxième album a germé, avec une dualité entre le pays qui l’a accueilli et celui qui l’a vu naître.

«Le résultat est en phase avec ce que je suis: un Afro-Européen ni plus ni moins, sans aucune préférence pour une partie ou l’autre.»

Réflexion sur la politique

A cheval entre deux mondes, Baloji ne se considère pas comme un artiste engagé, même si son deuxième album regorge davantage de connotations politiques. A commencer par le titre Independance Cha-Cha (voir vidéo ci-dessous), hymne symbolique de l’indépendance, qu’il a repris à son compte pour s’interroger: Où en est-on après 50 d’indépendance?

«Beaucoup ont vu comme un sacrilège que je change les paroles de cette chanson avec des lyrics moins consensuels. Il y avait un côté vide de sens dans ces paroles, vraisemblablement téléguidées par les belges au moment de l’indépendance. Au fond, le temps ne s’est-il pas suspendu depuis ce fameux 30 juin 1960?»

Un peu d’indulgence toutefois pour ce pays «construit en moins de 50 ans», ajoute-t-il. Ne voulant pas jouer le donneur de leçon, il rappelle que la beauté de la musique, «c’est de pouvoir toucher l’essentiel sans devenir didactique». Et de ne pas oublier que la RDC fait partie de ces jeunes démocraties qui peinent à se reconstruire, à retrouver une identité.

Dans Tout ceci ne nous rendra pas la Congo, Baloji chante sans mélodramatiser une part pourtant sanglante de l’histoire congolaise, «un génocide tombé dans le trou de l’histoire», celui du Kasaï en 1992. Un bel exemple de «l’absurdité de la guerre et de notre bêtise. Car ces replis identitaires ne reposent que sur des valeurs vides de sens».

Climat explosif

Et la problématique du repli identitaire est plus que jamais au cœur de l’actualité, en particulier dans la perspective du scrutin présidentiel à venir.

«Le climat devient explosif. Chaque semaine, des gens descendent dans la rue aux quatre coins du pays, et sont prêts à risquer leur vie comme ça l’a été en Tunisie. Si Kabila parvient à étouffer l’opposition et à se faire réélire, la situation risque de devenir catastrophique.»

A quand la révolution en RDC alors? Sans doute jamais selon lui.

«Ce sont les classes moyennes qui font la révolution. Ça n’a rien à voir avec Facebook ou les réseaux sociaux, qui ne sont qu’un révélateur de certaines situations. Et en RDC, l’écart est encore trop grand entre les classes pour parler d’une véritable classe moyenne. Même s’il y a une opposition politique face à Kabila, difficile aujourd’hui de parier sur l’issue du vote.»

Sans s’appesantir davantage sur ses positions pro ou anti Kabila, Baloji atteste que la sortie de son album la veille des élections ne doit pas être vue comme une provocation. Et préfère garder cette stature d’observateur afro-européen, soulignant le changement dans l’évolution des rapports entre la RDC et le vieux continent. Car le pays tend à se dédouaner de l’Europe pour trouver ses nouveaux modèles au sud plutôt qu’au nord.

«Voir qu’aujourd’hui des gamins de Lubumbashi considèrent la Tanzanie plus comme un eldorado que l’Europe, cela redonne l’espoir. L’Union européenne laisse la Chine racheter sa dette, mais voit d’un mauvais œil le développement du commerce sino-africain. Il est grand temps de remettre les compteurs à zéro. De regarder vers l’avenir».  

 Anaïs Toro-Engel

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Journaliste à SlateAfrique.

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