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Une des journaux dans un kiosque parisien, le 2 juillet 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes
Une des journaux dans un kiosque parisien, le 2 juillet 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes

DSK, «l’ami du royaume» ressuscité?

Vu du Maroc, le rebondissement de l’affaire DSK attesterait de la théorie du complot. Il évoque aussi pour Rabat le possible come-back de son challenger favori face à Sarkozy à la présidentielle française, en 2012.

Si un sondage réalisé le 16 mai 2011 révélait que 57% des Français estimaient que Dominique Strauss-Kahn avait été victime d’un complot, au Maroc, la théorie d’une machination planétaire ourdie par les forces occultes de la finance internationale —voire de l’Elysée— pour abattre un homme gênant gagne les faveurs de l’opinion, pourtant très critique sur l’omerta qui caractérise les mœurs politiques hexagonales.

Une opinion d’ailleurs traditionnellement peu amène envers les institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), symbole du diktat mondial de l’argent, ou du régime hyper-présidentiel français, considéré —surtout avec le mandat de Nicolas Sarkozy— comme une monarchie absolutiste affublée des oripeaux de la République.

Cette théorie semble donc confirmée aux yeux des Marocains par l’extraordinaire retournement de situation de l’affaire après les révélations inattendues du New York Times et la levée de l’assignation à résidence de DSK à la demande du procureur Cyrus Vance Jr., selon qui l'accusatrice aurait menti sur toute la ligne

Une justice impitoyable, mais exemplaire

L'image, très violente, qui avait fait le tour du monde, montrant un DSK, très abattu, menotté et encadré par des policiers à sa sortie du commissariat de Harlem avait rappelé le caractère impitoyable du système judiciaire américain, un système accusatoire qui ne ménage pas les puissants.

Si cette image avait choqué en France, au Maroc elle avait suscité une certaine admiration, tant la corruption de la police et des juges, leur dépendance au pouvoir politique et leur propension à «couvrir» les hommes de pouvoir est ici monnaie courante. On s’amusait à imaginer quel aurait été le scénario si les faits s’étaient déroulés dans un palace du royaume…

D’ailleurs, les insinuations de Luc Ferry sur Canal+ —presque concomitantes à l’affaire DSK— sur des actes de pédophilie dont se serait rendu coupable un ministre français à Marrakech et étouffés avec la complicité présumée des autorités marocaines avaient fait jaser la société civile.

La mise en doute de la fiabilité de la femme de chambre qui accuse DSK de viol par des enquêteurs du procureur de New York lui-même, confine au Maroc à de la science-fiction. Si l’accusation a, aux Etats-Unis, l’obligation de donner au jury tous les éléments de l’enquête, y compris ceux déchargeant l’accusé, le procureur marocain est toujours perçu comme un moughareq, (celui qui envoie l’accusé par le fond en toutes circonstances, en arabe dialectal).

L’affaire, entre autres de Zakaria Moumni, ce champion de boxe victime d’une justice aussi brutale qu’expéditive et de plaignants plus que douteux, est là pour le rappeler.

D’ailleurs, au Maroc,  le procureur, qui n’est pas élu comme aux Etats-Unis n’a pas besoin de convaincre un jury. Il peut cacher un atout dans sa manche sans risquer de perdre la partie, ni que son acte d’accusation soit annulé et encore moins que sa carrière soit brisée. L’indépendance de la magistrature a d’ailleurs été l’un des thèmes les plus débattus de la nouvelle Constitution marocaine.

Aussi vite qu'ils s'étaient employés à accabler DSK, certains tabloïds américains n'hésitaient plus à charger sa victime présumée Nafissatou Diallo, qui bascule du statut d’accusatrice à celui d’accusée. Ce genre de volte-face de la presse outre-Atlantique n’étonne pas les Marocains, qui ont une opinion mitigée et souvent sévère des médias américains.

Depuis l’émergence des chaînes satellitaires arabes comme Al Jazeera, plus en phase avec leurs idées —notamment sur les questions de politique internationale—, les journaux américains, dont les positions éditoriales sont jugées tendancieuses sur bien des sujets, ont rarement leurs faveurs. Aussi prompts à dégainer quitte à rétropédaler aussi rapidement, comme ce fut le cas pour le New York Post qui n’hésitait pas à qualifier DSK de «pervers» et qui accuse aujourd’hui Nafissatou Diallo d’être une «manipulatrice mafieuse», écornant davantage leur crédibilité.

Surtout que du Maroc, où cette presse est largement méconnue, il n’est pas toujours aisé de faire le tri entre tabloïds et publications de qualité. Le «rush to judgment» dont beaucoup d'entre eux se sont rendus coupables il y a six semaines, lorsque DSK a été arrêté est assimilé à la culture du «Far West». Pourtant, au Maroc comme ailleurs, c’est la presse populiste qui attire le plus de lecteurs…

DSK, le favori du Maroc…

Sur le plan politique, l’onde de choc qui frappe les socialistes français alors que la primaire, qui doit permettre de désigner un candidat du PS à la présidentielle vient d'être lancée, fait aussi débat chez certains commentateurs marocains même s’il faut reconnaître que l’actualité politique française habituellement très suivie au Maroc est largement occultée par le référendum constitutionnel.

Les plus initiés s’amusent à revisiter les termes du fameux pacte de Marrakech, qui distribuait les rôles entre Martine Aubry, la patronne du PS et DSK dans la course à l’Elysée. S’il était réactivé, cet accord conclu à l'été 2008 dans l’intimité du riad de DSK entre les deux anciens ministres de Lionel Jospin, et selon lequel ils ne s'affronteraient pas dans un duel fratricide —le mieux placé s'effaçant devant l'autre avant les primaires— pourrait, même si cela demeure bien compliqué, remettre en selle DSK, «l’ami du royaume».

Il faut dire qu’un Strauss-Kahn ressuscité serait pour Rabat largement préféré à l’austère Martine Aubry ou au distant François Hollande comme challenger à Nicolas Sarkozy, lui qui a été de tous les soutiens pour le Maroc à l’international, que ce soit au FMI ou ailleurs.

Ali Amar

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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