mis à jour le

Dog Drama, by sashapo via Flickr CC
Dog Drama, by sashapo via Flickr CC

Qui sème le rock récolte la révolte

Depuis plusieurs années déjà, la jeune scène rock égyptienne chante une société qui déraille.

Ceux-là ne sont pas nés de la dernière pluie. Cela fait belle lurette qu’ils ont saisi une guitare pour ne pas se laisser marcher sur les pieds.

«Le rock est la forme musicale de la colère. En ce moment, la fureur augmente, les jeunes ne trouvent pas d’emploi, se sentent oppressés, alors ils se réunissent pour jouer ensemble et raconter leurs problèmes», expliquait Ahmad Mostafa, bassiste du groupe City Band en… 2009. Tiens, tiens.

Ahmad —tout juste 24 ans— et ses sept acolytes jouent encore aujourd’hui des compositions influencées par «des musiciens arabes comme Sayed Darwich ou Abdel-Wahab mais aussi Eric Clapton, Joe Satriani ou Gary Moore».

Leurs chansons ont toujours appelé aux changements dans la société égyptienne, mais jamais directement à la révolution. Les paroles de Normal dénonçaient par exemple sarcastiquement la décadence de la capitale:

«Tout est normal/ Tout le monde est satisfait/ et longue vie à notre pays, que j’aime et que je protégerai»

[Le dernier vers de ce refrain ironique est un extrait de l’hymne national égyptien, ndlr].

Des jeunes qui chantent la crise

Noha Taha, 26 ans, chante elle dans le groupe Scorpionism, qui reprend les chansons du groupe Scorpions, et dans S.M.S. Band, formation plus tournée vers les belles chansons en arabe.

«Avec Scorpionism, beaucoup des chansons traitent de sujets révolutionnaires, comme New Generation, Alien Nation, Wind of change… Mais j’ai fondé S.M.S. Band il y a quatre ans pour chanter mes propres compositions, en argot arabe, afin de toucher les gens en parlant des problèmes sociaux et de notre liberté de parole politique limitée. Des textes explicitement rebelles.»

Une de ses chansons en arabe, intitulée Notre liberté est un appât, raconte:

«Parle et dis ce que tu souhaites/ Profite d’avoir un exutoire constructif/ Chante des chansons, écris dans des journaux et tu auras plus de pouvoir»

Ces aspirations n’ont pas été sans entraves. Noha a ainsi dédié un concert de Scorpionism à Khaled Saeed, brutalement tué par la police en juin 2010. A la Bibliothèque d’Alexandrie, elle a commencé sa prestation avec un discours dénonçant la violence policière. Après le concert, la police l’attendait en bas de la scène… Elle s’en est sortie grâce aux dirigeants du lieu. C’est sans appel:

«Les chansons politiques étaient bannies de toutes les salles, à l’exception du Centre culturel El Sawy, où nous nous pouvions nous exprimer tranquillement, même avec des textes désapprouvés par le gouvernement.»

Ce n’est donc pas un hasard si les jeunes groupes de rock égyptiens se produisent essentiellement dans ce carrefour des pratiques culturelles cairotes, en plein cœur de l’île de Zamalek. Pourtant, il semble que le bouillonnement du peuple n’était pas vraiment identifiable, même dans les concerts de rock. Pour Noha Taha, «rien de ce qui n’est arrivé n’était planifié». Ahmad Mostafa explique:

«Je n’ai jamais appelé à la révolution à haute voix, mais peut-être que j’aurais dû! J’utilisais les mots pour faire réfléchir et passer un message de changement, sans appel direct à la révolte. Je pensais vraiment que mon peuple était endormi et cela m’attristait, alors cette révolution pacifique est une merveilleuse surprise.»

Le rock, graine de la révolution parmi d’autres?

Amir Eid, belle voix du groupe Cairokee, a quand même eu un petit côté prédicateur avec sa chanson Mestany (J’attends, en arabe) qui dit:

«Je ne suis pas effrayé/ Parce que je peux voir la liberté/ Elle est un peu loin mais je la vois quand même…»

Et six jours avant le début de la révolution, il a enregistré Sakteen Sakteen (Rester silencieux):

«Nous voyons bien nos erreurs et nos problèmes/ Confinés au rôle d’observateur […] Nous marchons en longeant les murs/ Et le plus important est de bien rentrer à la maison […] Nous sommes silencieux, silencieux…»

Alors, ces musiciens sensibles, énervés et biberonnés au Net ont-ils été l’un des facteurs de la révolution? Certainement, grâce à leurs paroles qui font réfléchir sur la société; mais pas directement en tout cas. Ce ne sont pas des moteurs, des étincelles, des rockers haranguant la foule pour appeler à la révolution. Pour Noha Taha, il s’agit d’un rôle qui s’inscrit dans la longévité:

«Tous les artistes contemporains, pas seulement les musiciens rock, ont contribué à cette nouvelle ère. Dernièrement, beaucoup de films égyptiens et de scènes musicales underground ont ouvert les yeux du public. Des œuvres catégorisées comme controversées critiquaient l’ancien régime et ses scandales.»

Dans un autre genre, Massive Scar Era est le premier groupe de métal féminin du pays. Rien que leur nom (ère de cicatrice massive, en anglais), dénonce un monde devenu trop violent. Leurs chansons, en anglais, critiquent depuis 2005 les frustrations et agressions produites par la société égyptienne, les besoins des filles dans le pays…

Faire germer l’idée de changement, un travail de longue haleine, comme l’explique Sherine Amr, la chanteuse et guitariste: «Notre meilleure chanson annonçant les évènements a été écrite il y a trois ans, The world is rising.» Ce «monde qui s’élève» était déjà plein d’espoir et d’encouragements quant aux changements à venir.

Rock 'n' révolte

Quid du rôle des jeunes rockers dans les journées révolutionnaires à proprement parler? Ahmad Mostafa raconte ceci:

«Des groupes de rock underground ont chanté sur la place Tahrir, scandé des slogans avec les gens, les encourageant à ne jamais abandonner… Je crois que les gens auraient ressenti des choses différentes sans la présence des musiciens.

Pour ma part, pendant ces dix-huit jours je me sentais plus égyptien que musicien. J’avais conscience de participer à quelque chose d’incroyable. On m’a demandé de venir jouer mais je me sentais plus connecté avec les gens parmi la foule, et non pas en haut, sur la scène.»

Mais il y a quand même eu un sujet «impossible à ne pas extérioriser». Ahmad et son groupe City Band ont donc composé une ballade triste à la mémoire des martyrs, intitulée Ils nous entendent chanter.

Même son de cloche chez Noah Taha:

«Aucun des manifestants n’était identifié ou catégorisé, nous étions tous patriotes, sous un même drapeau, comme une grande famille courageuse.»

Pas de concert et pas de différences, donc, entre jeunes musiciens underground, ouvriers, artisans et banquiers. Sherine Amr et sa bande de filles métalleuses, elles, pensent carrément que «la révolution est une chose sérieuse qui ne doit pas être distraite par la musique».

Amir Eid, du groupe Cairokee, a lui accepté de jouer plusieurs fois sur la place Tahrir et trouve fabuleuse l’omniprésence des musiciens. Il a même composé une chanson au cœur de la révolution, Sout Al Horeya (Le son de la liberté, en arabe) avec son compère Hany Adel, du groupe Wust Elbalad. Une chanson enregistrée… la veille du départ de Moubarak! Les deux amis y chantent:

«Nous avons cassé toutes les barrières/ Nos armes étaient nos rêves/ […] cela fait bien longtemps qu’on attendait/ En cherchant mais en restant incapable de trouver/ […] dans chaque rue de ma ville, le son de la liberté nous appelle…»

Et maintenant?

Pour la suite des évènements, Noha Taha annonce:

«J’ai quelques chansons en chantier sur la révolution. Mais je ne veux surtout pas commercialiser la révolution comme beaucoup d’artistes l’ont fait, en nous rejoignant comme des parasites.»

Elle espère que «tous les musiciens seront responsables et aideront à la refondation politique et sociale, en étant très prudents».

Les membres de City Band, le groupe d’Ahmad, recommencent à faire des concerts, car ils étaient «surtout très occupés à se révolter!». Bien sûr, ils célèbrent maintenant sur scène la victoire de leur peuple. Ahmad pense qu’il va falloir désormais «laver la scène musicale de ces décennies de corruption, arrêter de droguer les Egyptiens avec les sons pourris qui passent à la télé, et donner leur chance à tous les bons musiciens».

Son prochain projet? «Aller dans les quartiers et jouer avec mon groupe, pour faire de la rue une scène». Beau programme, histoire de prolonger à sa manière l’action dans les rues cairotes.

Lucie de la Héronnière

Lucie de la Héronnière

Ses derniers articles: Qui sème le rock récolte la révolte 

métal

AFP

Egypte: première découverte de métal dans une barque pharaonique

Egypte: première découverte de métal dans une barque pharaonique

AFP

En Algérie, métal et rock résistent au carcan de la culture officielle

En Algérie, métal et rock résistent au carcan de la culture officielle

Moussa Keita

La Sar observe son

La Sar observe son

musique

AFP

Retour de Baaba Maal, l'explorateur de la musique sénégalaise

Retour de Baaba Maal, l'explorateur de la musique sénégalaise

Web

Google débarque à son tour sur le juteux marché du streaming musical en Afrique du Sud

Google débarque à son tour sur le juteux marché du streaming musical en Afrique du Sud

Musique

Enrico Macias veut retourner dans son Algérie natale avant la fin de sa vie

Enrico Macias veut retourner dans son Algérie natale avant la fin de sa vie

révolution

AFP

La Tunisie se dote d'une nouvelle loi d'investissement 5 ans après sa révolution

La Tunisie se dote d'une nouvelle loi d'investissement 5 ans après sa révolution

Place Tahrir

Comme dans «1984», l'Etat égyptien veut effacer la révolution des mémoires

Comme dans «1984», l'Etat égyptien veut effacer la révolution des mémoires

AFP

La Tunisie face

La Tunisie face