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Drapeaux syrien, égyptien, libyen, yéménite et tunisien. REUTERS/Louafi Larbi
Drapeaux syrien, égyptien, libyen, yéménite et tunisien. REUTERS/Louafi Larbi

Les révolutions arabes en panne de nouveaux drapeaux

Une révolution arabe a ses artefacts: le «dégage», un drapeau, celui d’avant le coup d’Etat, d’avant la décolonisation, d’avant la république et d’avant le dictateur.

C’est comme une volonté de remonter le temps à l’époque où le temps n’était pas injuste, ni assassin et qu’on devait tout recommencer, à partir de l’an zéro, à moins dix ou moins trente s’il le faut. Les premiers à ouvrir le bal ont été les Libyens: la révolte a eu sa capitale, Benghazi et surtout son drapeau, le fameux étendard des Senoussi, dernière monarchie en date. Celle renversée, le 1er septembre 1969, par un jeune colonel qui fantasmait sur un destin local à la Nasser, le grand frère égyptien. Le drapeau des rebelles est celui que les Libyens avaient déjà décidé le 21 décembre 1951, date de l’indépendance. Le pays est, à l’époque une monarchie, réelle et pas masquée et son roi est un roi local, Idris 1er. Selon Wikipedia, le dessin du drapeau avait été fixé par l'article VII de la Constitution du pays:  

«Sa longueur doit être deux fois plus grande que sa largeur, il doit être divisé en trois bandes parallèles de couleur, celle du haut en rouge, celle du centre noire et celle du bas en vert, la bande noire est égale à la superficie des deux autres bandes et doit porter dans son centre un croissant blanc avec, entre les deux extrémités du croissant, une étoile à cinq branches.».

Les trois couleurs signifiaient la fédération des trois régions. Celles qui ont chassé Kadhafi et qui ne sont pas encore tombées d’accord sur l’actuel gouvernement et le futur de demain.

Des anti-Kadhafistes célèbrent leur victoire le 23 octobre 2011. Reuters/Esam Al-Fetori

Sortis des placards et des mémoires, le drapeau des rebelles était donc une réponse par l‘histoire. Contrairement au drapeau vert uni du colonel Kadhafi, fervent du vert de l’Islam, couleur du paradis, de l’au-delà des musulmans, des pâturages rêvés, de la trace de l’eau et du printemps et des herbes, les rebelles avaient bien résumé le «dégage» par le tissu dès mars 2011: ils ne voulaient plus de la république des masses, de la jamahiriya unique au monde et de tout ce qui s’est fait du coup d’Etat à la révolte. On refuse le présent en convoquant donc le passé, celui qui a été condamné à ne pas être, celui tombé en disgrâce, effacé de la mémoire collective, honni et détruit. Rien de plus clair comme message d’un rebelle à l'endroit d'un dictateur: je clique sur le bouton «je n’aime pas» et, faute de bouton et de connexion, je le fais avec le drapeau de celui qui a été honni,renversé et tué.

Le Senoussi. Car depuis le coup d’Etat, le colonel a hésité entre bien des drapeaux, autant qu’il hésitait entre dix mille costumes et accoutrements de roi. Selon les lubies du Guide, le drapeau libyen a été celui de l’Egypte à l’époque de l’union panarabe, entre 1969 et 1972, mais sans l’aigle au milieu. Entre 1972 et et 1977, le Guide y ajoute un faucon et un sigle. De cette date jusqu’à 2011, l’année fatidique, le guide choisit un drapeau vert, comme le Livre vert, la place verte. Monochrome et sans alternative ni succession, ni alternance. Comme le guide. Les rebelles en choisiront un autre, pendant et après lui.   

Se choisir un nouveau drapeau pour défier le pouvoir en place

Du coup, pour bien signer la naissance d’un nouvel esprit, une nouvelle république ou pour unifier une nouvelle décolonisation, se choisir le drapeau honni est devenu le meilleur message. Les Syriens reprendront le geste: les manifestants, peu à peu, espérant un dénouement à la libyenne, ont tricoté et cousu un drapeau nouveau, eux-aussi et l’ont brandi à l’occasion de l’un des plus important «vendredi» de leur révolte: le vendredi de «Dieu est grand». Quel drapeau? Celui «d’avant» l’arrivée des Assad au pouvoir. Il est presque le même que celui d’aujourd’hui, mais avec une étoile en plus (l’actuel en compte deux, rouges) et une bande supérieure qui redevient verte, à la place du rouge sang d’aujourd’hui. L’ancien drapeau remonte aux années 1932, à l’époque où le pays était sous protection des Français. Message de bienvenu à une intervention française à la libyenne?

Drapeau de la monarchie égyptienne sur la place Tahrir

Du coup, on se met à rêvasser, presque, lorsqu’au milieu de la foule de la place Tahrir, en révolution bis depuis une semaine pour demander la démilitarisation de l’après Moubarak, une trentaine de personnes ont brandi un nouveau drapeau. Il est vert avec un croissant blanc et trois étoiles. Selon les archives, il a été de mode entre 1923 et 1958. Il reprend le drapeau de la monarchie égyptienne, le dernier en date. Il représente également l’étendard de la révolte des Egyptiens contre les Anglais en 1919. Selon le journal arabe paraissant à Londres, Ashark El Awsat, il était impossible pour le journaliste d’interroger les porteurs de ce drapeau à cause des violences sur la placeTahrir, lors de la manifestation, mais «le drapeau était visible de loin et était porté très haut». Le vert du drapeau est celui du fleuve et de son delta, le croissant est celui de l’islam. Et les trois étoiles? Se sont les trois régions du Royaume: la Nubie, l’Egypte, le Soudan. Le drapeau vert a servi pour chasser les Anglais, et pour faire les guerres, les grèves et pour couvrir les cercueils des martyrs et à la nationalisation du canal de suez.

Révolte en couleurs

Les drapeaux d’avant reviennent. D’où la bonne question: avant quoi? Avant le dictateur, sa réforme, sa révolution, son putsch, sa promesse, son espoir et son mensonge. Le drapeau d’avant la décolonisation qui a mené à une nouvelle colonisation. D’avant le désenchantement. Vœux de retour vers les origines, les monarchies dont les nostalgies ont restauré le mythe. Tout cela avant que l’identité ne soit devenue une mascarade et le nationalisme, un cannibalisme. Le message des arabes en colère est claire: à l’époque des occupations et des mandats, on n’avait pas un pays mais un drapeau. Avec le printemps arabe, on a au moins un drapeau, un vrai, avant d’avoir un pays. A creuser cette idée de la révolte par les couleurs. L’essentiel a cependant été compris par les révoltés: les dictateurs arabes ont fait des drapeaux, des blasons de familles. Le dictateur déchu ou honni perd donc d’abord son blason, son drapeau. C’est d’ailleurs la question qui s’est posée en Irak après la chute de Saddam: fallait-il ou pas changer de drapeau. On gardé celui de Saddam, d’où peut-être…

Kamel DAOUD

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

Ses derniers articles: Djihadistes, horribles enfants des dictatures!  Verbes et expressions du printemps arabe  Le 11-Septembre de l'Algérie 

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