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Manifestation du parti islamiste PJD à Fès, le 9 juin 2009. REUTERS/Rafael Marchante
Manifestation du parti islamiste PJD à Fès, le 9 juin 2009. REUTERS/Rafael Marchante

Et si Rabat prenait le chemin de Tunis?

Les islamistes marocains du PJD font figure de favoris pour les législatives anticipées du 25 novembre. Le sacre d’Ennahda à Tunis leur donne des ailes.

Mise à jour du 27 novembre: Les islamistes modérés sont en voie de remporter les législatives au Maroc pour la première fois de l'histoire du royaume chérifien.

Selon les résultats officiels de plus des deux tiers des circonsriptions, le Parti justice et développement (PJD) est crédité de 80 sièges pour le scrutin du 25 novembre.

Fort de ce score historique, le PJD --qui était jusqu'ici le premier parti d'opposition avec 47 sièges-- a annoncé qu'il était prêt à ouvrir des tractations avec d'autre formations pour former un gouvernement.

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Les Marocains sont appelés aux urnes le 25 novembre pour élire un nouveau Parlement. Ces élections anticipées (elles devaient intervenir à l’automne 2013) sont la conséquence de l’adoption cet été d’une nouvelle Constitution. Après neuf mois de débats houleux provoqués par le grand domino arabe, de manifestations de rue et d’une promesse royale de renouveau, le pays se choisit donc ses futurs représentants.

La nouvelle Assemblée comptera 70 députés de plus qu'en 200, date des précédentes législatives (soit 395 au total). Des sièges supplémentaires, réservés aux femmes et aux jeunes, « visent à donner une image plus moderne à un Parlement largement dominé par les notables et une preuve d'ouverture du régime monarchique vers plus de démocratie » analyse All Africa.com.

Les Marocains peu enthousiastes

Une frange de l’opinion publique se détourne du scrutin par conviction, estimant que les attentes pour un réel changement de régime n’ont pas été satisfaites par le Palais, d’autres, fatalistes cultivent leur apolitisme  et ne jurent que par la quiétude (discutable) offerte par le statu quo, et il y a enfin, ceux qui veulent y croire et appellent à aller voter pour consacrer disent-ils, la démocratie.

De tout cela un constat est visible : la fièvre électorale n’est pas au rendez-vous au Maroc, de l’aveu même d’une mission parlementaire européenne avance Demain Online au moment où la Tunisie installe une Constituante dans une ferveur remarquable et que les indignés de la Place Tahrir au Caire donnent de nouveau de la voix contre les apparatchiks militaires. Beaucoup de Marocains se détournent des élections qu'ils considèrent comme de la poudre aux yeux dans un jeu politique aux dés pipés. En 2007, le taux de participation avait été de 37% seulement, et une forte abstention est à craindre encore pour ce scrutin. Une situation qui, fait paradoxal, renforcerait les chances de victoire des islamistes, favorisés par une base électorale stable et fidèle. Selon le chroniqueur politique Khalid Jamaï, cela ferait d’abord le jeu de la monarchie.

Pour cette dernière, la participation sera aussi un baromètre de l'efficacité des mesures qu'elle a instaurées. La question sera de savoir si son administration laissera les urnes décider en toute transparence de l’issue du scrutin. Des signes permettent déjà d’en douter : l’ONG Human rights watch (HRW) enjoint Rabat de cesser de harceler les activistes qui appellent au boycott des élections.

Demain, les barbus au pouvoir?

Dans sa dernière édition, le newsmag TelQuel,  connu pour sa défense de la laïcité (qui n’a pas cours au Maroc évidemment) livre un pronostic sans appel: « Le Maroc sera islamiste » titre-t-il en une, en ajoutant en sous-titre, comme un clin d’œil, « sauf miracle…ou petit tour de passe-passe du Palais ». Un sentiment assez partagé, tant le Parti de la Justice et du Développement (PJD), actuelle première force politique de l’opposition, a le vent en poupe.

Il surfe évidemment sur le sacre d’Ennahda en Tunisie, mais bien plus, son ascension est irrésistible depuis des années. Fondé en 1998 sur le modèle de l’AKP turc, le seul parti islamiste légalisé (ses partisans sont monarchistes et reconnaissent le statut religieux du roi, commandeur des croyants) avait fait une percée remarquable lors des précédentes législatives en 2007. Des sondages alarmistes établis par des instituts américains avaient encouragé le pouvoir à brider leurs ambitions. Une carte électorale savamment découpée et la mobilisation des redoutables machines à élire de ses adversaires (notamment par l’achat des voix) avaient permis de maintenir les islamistes dans un rôle de faire-valoir du jeu politique marocain.

Mais aujourd’hui, le climat tant national que dans la région a changé. Pour les déçus du système, qui se recrutent autant auprès des démunis que dans les classes moyennes citadines, la tentation de voter islamiste n’est plus un tabou. Comme elle ne l’est plus pour les capitales occidentales qui semblent résignées à composer avec les « barbus » issus d’un processus démocratique à défaut d’avoir su maintenir les tyrans. Et bien entendu, le PJD fait tout pour rassurer les chancelleries étrangères en jurant, la main sur le cœur, qu’il n’est pas question pour eux d’islamiser à coups de lois liberticides la société.

«L'expérience tunisienne a défini la tendance : il n'y a pas beaucoup de différences entre les Marocains et les Tunisiens. En plus, l'Occident nous connaît de mieux en mieux», a déclaré à Reuters le numéro deux du PJD, Lahcen Daoudi. Les islamistes comptent obtenir entre 70 et 80 sièges sur les 395 que compte le Parlement.

Le regain de religiosité constaté dans la société est certes un facteur important dans la montée du PJD. Mais il n’est pas le seul. Contre lui, une alliance hétéroclite de partis ayant perdu leur crédit à l’usage du pouvoir semble ne pas faire le poids. Elle renvoie immanquablement aux vieilles pratiques du passé, aux accommodements des politiques avec le régime, à la corruption. Les islamistes, eux, ont su cultiver une image de sérieux dans l’hémicycle où l’assiduité et une certaine rigueur dans le travail de leurs élus tranchaient nettement avec l’absentéisme et le clientélisme de leurs adversaires.

Des différences notoires avec Tunis

Ceci-dit, la prudence est de mise, car la fameuse exception marocaine dont se targue le pouvoir pour expliquer que la révolution n’est pas d’actualité pour le royaume, a au moins une caractéristique: la puissance des lobbys de notables dans les régions. Leur légitimité tient plus de leur enracinement dans leurs fiefs, et l’éthique démocratique n’a pas chez leurs partisans valeur de morale. C’est sûr, contrairement à la Tunisie où le champ politique était dévasté par la dictature de Ben Ali, au Maroc, quoique délétère, ce paysage a gardé de sa substance.

Sur son blog d’El Pais, Ignacio Cembrero commente le parallélisme que les médias font actuellement entre la Tunisie et le Maroc. Il constate que «les modalités de participation, du déroulement et la transparence des élections restent fort différentes».

Certains prophétisent aussi la constitution d’un gouvernement d’union nationale  compte tenu des jeux d’alliance possibles. Aussi, le PJD a d'ores et déjà annoncé qu'en cas de victoire relative, il formerait une alliance avec d’autres partis, dont celui de l’Istiqlal, très conservateur, auquel appartient l'actuel Premier ministre Abbas al Fassi, dont le gouvernement et le clan familial présent à tous les étages du pouvoir est honni par la rue.

Ce serait alors une évolution dans la continuité. Une évolution avec les islamistes aux commandes.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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