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Des Egyptiens regardent une pancarte représentant les dictateurs arabes. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany
Des Egyptiens regardent une pancarte représentant les dictateurs arabes. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Comment se débarasser d'un dictateur?

«Dégage», facile à dire. L'image du dictateur règne sur tout, la littérature, le cinéma, les murs...

Le «dégage» tunisien a chassé le dictateur mais ne suffira pas à chasser la dictature. Partout dans le monde arabe, les dictateurs ont leurs portraits, statuts, effigies, dédicaces, noms d’enseignes et frontons d’édifices publics. Une industrie et des produits dérivés différents des tee-shirts et posters des blockbusters d’Hollywood.

En avril 2003, une scène 

Des manifestants irakiens, dits libérés, tirent vers le sol une immense statue en bronze. On est à la place Ferdaous à Bagdad et il s’agit de la statue de Saddam Hussein, battu, vaincu, en fuite et qu’on attrapera des mois après. La scène a été qualifiée de mise en scène par les sceptiques et une opinion arabe traumatisée par la «croisade» de George Bush. Pour certains, il ne s’agit pas d’Irakiens libérés, mais d’un montage, avec acteurs rémunérés, menés par un ténébreux «Office of Global Communication», organe britanno-états-unien de guerre psychologique. Le geste ne sera cependant pas oublié: dès le 14 janvier 2011, date inaugural du printemps arabe, avec la fuite du président tunisien Ben Ali, la tradition du déboulonnage est de retour. Après la manifestation, la révolte, la répression, la mort, la révolution et la chute du dictateur, il s’agit d’en nettoyer les traces, d’en arracher les signes et les images.

Effacer pour oublier le Père de la nation

Long travail qui demande une époque entière presque et beaucoup d’argent. En effet, le dictateur, dans le monde est partout: dans les livres scolaires, dans les dédicaces, des hôpitaux portent son nom, des places publiques, des chansons lui sont dédiés, des feuilletons télévisés en font l’hommage ou en filment le portrait, des penseurs en saluent, par écrits, la générosité, des billets de banques en rappellent la «paternité». Le schéma est celui de la tradition stalinienne pour des républiques arabes qui ont plié la page du socialisme mais en gardent l’esthétique kitch. Fascinés par la figure paternelle de Staline, les dictateurs arabes se sont tous déclarés, à tour de rôle, Père de la nation, Père du peuple, Grand Frère, timoniers et fondateurs. Du coup, ils en envahissent l’espace, la culture, la monnaie, l’iconographie. Bienveillants, regards durs, portraits gigantesques et hideux d’exagération, portraits outrageusement «maquillés» cachant la ride, les cheveux blancs et les corps avachis pour ceux qui dépassent, dans le club des dictateurs arabes, les 70 ans. Tout y est et Staline s’y serait vu en mille reflets.

Rues et statuts à la place des tee-shirts et figurines

Du coup, quand le dictateur tombe, on commence par faire «tomber» ses icones. En Syrie, la révolution est inaugurée, tradition oblige désormais, par un déboulonnage de la statue d'Hafez al-Assad, père de l’actuel dictateur, à Deera en mars 2011. La scène tourne au carnage avec des soldats du régime qui interviendront pour tirer sur la foule. La révolution est cependant lancée et le symbole est déjà très fort. La scène est suivie par la mise en lambeau du portrait géant de Bachar El Assad, dans la même ville-martyr de la révolution syrienne. Le dictateur tient encore, huit mois après le début de la révolte mais ses images et ses icones ont déjà été «dégagé» dans certains endroits.

En Libye, tuer le Père en brûlant son Livre vert

En Libye, le déboulonnage a pris une autre forme: dès le 17 février, les rebelles, à Benghazi ou à Toubrok ou ailleurs, s’attaquent à ce qui représente déjà une époque morte et un dictateur à tuer: le fameux livre vert de Mouammar Kadhafi. Après le ratage du discours Zengua Zengua du roi des rois d’Afrique, des milliers de manifestants sortiront dans les rues pour brûler des milliers d’exemplaires de cette fausse bible de la gouvernance par les masses ou pour détruire le monument qui en représentait la dictature délirante.

Quelques semaines plutôt, au lendemain de la démission de Hosni Moubarak, Al jazeera, a filmé avec insistance, en direct, l’employé qui retire le portrait de Moubarak, accroché depuis trente ans, au mur du cabinet ministériel. Les Egyptiens en feront de même partout dans les édifices publics et les administrations.

Quel anti-virus pour ce virus?

Sauf que l’affaire n’est pas si simple. Le leader, le père du peuple, le père de la nation est partout et depuis si longtemps qu’il en devient lui-même l’espace public. Le déboulonnage d’une statue est facile, celui de toute l’iconographie prend du temps, coûte de l’argent et pose des soucis. En Egypte par exemple, le problème s’est posé dès la dernière rentrée scolaire: que faire des manuels qui reproduisent le portrait du dictateur? Où trouver du temps et de l’argent pour en faire de nouveaux et très vite? C’est que le bonhomme est partout et la question se pose pour les feuilletons égyptiens, les films, les livres et les édifices égyptiens. Il existe un institut Moubarak pour le cancer, un hôpital Hosni Moubarak à Gaza, un prix pour les arts du nom de «prix Moubarak», des jardins et des rues Moubarak. A la fin, c’est la justice égyptienne qui semble avoir tranché: la déstalinisation sera totale.

En Tunisie, le nettoyage sera aussi total, mais avec les mêmes difficultés. C’est que le Ben Ali avait un culte de la personnalité encore plus grave. Il y avait du Ben Ali partout là aussi. Pour la rentrée scolaire septembre 2011, le ministère de l’Education a tranché: dé-benalisation absolue là aussi. Avant la révolution, les élèves étaient même obligés d’étudier des morceaux du discours de Ben Ali et d’en admirer le portrait dans leurs livres, seul, avec sa femme, saluant le peuple ou souriant à la postérité. Le nettoyage a touché 12 millions d’exemplaires selon les responsables tunisiens. Reste cependant les films, clips, programmes télévisés, chants…etc. Un évènement récent en rappelle l’urgence mais aussi l’impossibilité: Samedi 5 novembre, jour de l’Aïd el Kébir, Wataniya1 a diffusé des chants liturgiques interprétés par Faouzi Ben Gamra. Le tour de chant se terminait par une invocation du chanteur qui «a prié Dieu d'assurer plein succès au président Zine El Abidine Ben Ali». Des sanctions seront prises contre les «inattentionés», mais le problème se pose déjà: on ne peut pas tout débenaliser sans tout effacer en même temps. La débenalisation impose en effet quelques concessions sinon, il s’agit de jeter à la poubelle presque tous les livres, feuilletons, clips, chansons, émissions, archives. L’atteinte virale est en effet totale et le dictateur infeste de son image presque tout.

En Libye, le colonel lynché était lui aussi partout sur les billets de banque: souriant, en tenue traditionnelle, en père du peuple et de la révolution verte. A l’infini donc, sous forme d’un dinar, de vingt ou sur les pièces, et aux mains même des ceux qui se sont rebellés contre lui. Après la chute du dictateur, là aussi il fallait désinfecter et au plus vite. Des pays comme la France se proposeront de frapper la nouvelle monnaie et dékadhafiser au plus vite les billets, en parallèle d'une destalinisation de l’espace, des rues et des places publiques. La décision fait l’unanimité chez les Libyens et elle commence déjà par leur argent.

Les trous noirs du cosmos arabe

Il s’agit d’une guerre d’hygiène en somme. A faire au plus vite et au mieux. Question de fond: pourquoi les dictateurs arabes voulaient être vu partout? Par narcissisme, par stalinisme, par socialisme, par souci d’éducation des foules. C’est une manière de jouer le «Big Brother» là où la technologie ne le permet pas. Le dictateur devait être partout, marquer la propriété et l’autorité, signer l’appartenance et la paternité. La notion d’espace public est en effet rare dans la cartographie des régimes arabe: il y a la maison de chacun (surveillée par les polices politiques) et l’espace de l’Etat, alias le régime, alias le dictateur lui-même. Chez soi, dans le salon, on accroche le portrait de son père ou de soi-même. C’est ce que fait le dictateur chez lui, c'est-à-dire partout dans le pays. Le pays est son écho, l’hommage qui lui est rendu en tant que seigneur dispensateur des aliments et de la sécurité. L’espace se devait être une réplique et une ovation.

Ce genre de trou noir a fini donc par absorber tout le pays, en indexer le manuel, le chant, la culture et les productions culturelles. Les révolutions arabes ont été, en premier acte, une reconquête de l’espace public: celui de la rue à Tunis, de la place publique en Egypte. Du coup, ce fut une guerre d’images: celles du dictateur remplacée par celles des millions de manifestants. Les places arabes s’appellent désormais place de la liberté ou de la révolution, la seconde sur le calendrier de la décolonisation. Le trou noir du dictateur parasitait même les dates des fêtes, imposait le souvenir du coup d’Etat comme anniversaire ou jour férié, l’histoire, les célébrations et les hommages. Combien de temps va durer le nettoyage du virus? Des années car il faut tout réimprimer, tout remasteriser, tout changer, tout recomposer et tout surveiller. Le chantier attend les autres pays arabes sur la liste.

Le dictateur arabe se cache dans les détails selon un proverbe corrigé, justement.  

Kamel DAOUD

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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