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Un manifestant pro-Gbagbo le visage peint aux couleurs de la Côte d'Ivoire. REUTERS/Luc Gnago
Un manifestant pro-Gbagbo le visage peint aux couleurs de la Côte d'Ivoire. REUTERS/Luc Gnago

Gbagbo ou la politique de la terre brûlée

Ceux qui doutaient encore de la détermination de Laurent Gbagbo à se maintenir coûte que coûte au pouvoir malgré sa défaite à l’élection présidentielle, savent désormais à quoi s’en tenir. Il est prêt à tout.

«Ce n’est pas sous mon mandat que la Côte d’Ivoire va se soumettre. Les élections sont un prétexte pour soumettre la Côte d’Ivoire».

C’est, selon le journal ivoirien Le Temps, ce qu’aurait déclaré Laurent Gbagbo aux membres du Mouvement pour la défense des institutions républicaines (MDIR), un mouvement composé essentiellement de membres de sa tribu, venus lui apporter leur soutien le 2 mars 2011. Et le lendemain, des hommes des Forces de défense et de sécurité (FDS) de Laurent Gbagbo tiraient sur un groupe de femmes rassemblées devant la mairie du quartier d’Abobo. On parle de sept morts et de plusieurs blessés.

Ceux qui doutaient encore de la détermination de Laurent Gbagbo à se maintenir coûte que coûte au pouvoir, malgré sa défaite à l’élection présidentielle, savent désormais à quoi s’en tenir. Il est prêt à tout. Y compris à faire tirer sur des femmes aux mains nues.

Guerre civile en huis-clos

L’ONU a compté plus de 325 morts depuis le déclenchement de la crise post-électorale, et des dizaines de milliers de personnes se sont réfugiées au Liberia et dans les autres pays voisins. L’existence de charniers a été signalée à l’ONU, mais le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire, qui avait voulu vérifier l’information, en a été dissuadé par des hommes en armes et cagoulés.

Toutes les banques du pays sont fermées, les bateaux venant d’Europe évitent les ports ivoiriens, le gaz et le carburant vont bientôt manquer, les «jeunes patriotes» font la loi dans les rues d’Abidjan, rackettant et parfois tuant tous ceux qu’ils veulent, des incidents armés éclatent un peu partout dans le pays.

Mais Laurent Gbagbo n’en démord pas. Il est au pouvoir et il y reste. N’en déplaise aux Ivoiriens qui ont majoritairement voté pour Alassane Ouattara, n’en déplaise à la communauté internationale qui a dans une quasi-unanimité reconnu la victoire de ce dernier. Ce n’est pas sous lui, Gbagbo, que la Côte d’Ivoire sera soumise à travers des élections.

Kragbé Gnagbé, maître spirituel de Gbagbo

Il y a longtemps que Laurent Gbagbo s’identifie à la Côte d’Ivoire. Depuis le début de la crise en septembre 2002, pour ses partisans, s’attaquer à Laurent Gbagbo, c’est s’attaquer à la Côte d’Ivoire, à la République. Son épouse Simone n’a-t-elle pas écrit en exergue de son livre Paroles d’honneur: «Dieu nous a donné la Côte d’Ivoire»? Combien de fois la même Simone ne s’est-elle pas exclamée publiquement que c’est Dieu lui-même qui a donné le pouvoir à son mari, et que seul Dieu pourra le lui ôter? Alors, oui, ce n’est certainement pas à travers des élections organisées par des hommes que l’on soumettra l’oint de Dieu. Et si l’on veut s’y hasarder, il est prêt à faire couler le sang.

La vision singulière du pouvoir par Laurent Gbagbo ne lui est pas venue seulement depuis son accession au pouvoir suprême de son pays. Il faut relire Kragbé Gnagbé, un des maîtres spirituels de Laurent Gbagbo pour le comprendre. Gnagbé, qui vient de la même région que Laurent Gbagbo, avait voulu créer en 1970 une «république d’Eburnie» dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, sa région natale. A cette occasion, il avait rédigé un«manifeste au peuple d’Eburnie», dans lequel il écrivait:

«Il est trop tard à présent pour parler d’élection. Il faut se battre maintenant. Il faut se battre avec tous les moyens, même avec les mains nues. Dussions-nous y mettre le prix en hommes et en sang. Le sang parle mieux aux masses, car c’est le vrai langage de la politique.»

La tentative de rébellion de Kragbé Gnagbé fut matée par Houphouët-Boigny qui était alors le président de la Côte d’Ivoire, et il disparut sans que personne jusqu’à ce jour ne sache ce qu’il est devenu. Kragbé Gnagbé a toujours fait partie du martyrologue du peuple Bété, celui de Laurent Gbagbo, et de son parti, le Front populaire ivoirien. Et bien avant le scrutin présidentiel d’octobre 2010, les partisans de Laurent Gbagbo ne cachaient pas leur désir de rebaptiser la Côte d’Ivoire «Eburnie».

Laurent Gbagbo lui-même avait écrit en 1979 une pièce de théâtre intitulée Soundjata, lion du Manding (aux éditions CEDA). On peut y lire, à la page 18 «le pouvoir j’y suis, j’y reste», à la page 70 «Soumahoro est venu chez nous pour parler le langage des armes, c’est par le langage des armes qu’il fallait lui répondre», ou encore, à la même page «la liberté est une denrée qui se vend cher, une denrée qui ne s’achète qu’au prix du sang», et enfin, à la page 83 «je ne suis pas de ceux qui chantent la paix, alors que leurs peuples sont l’objet d’agressions quotidiennes. Tu as pris le Manding par la force des armes, nous le libérerons par la force des armes».

Gbagbo combat pour son clan, les «vrais autochtones»

La liberté dont parle Laurent Gbagbo, c’est la sienne et celle de son clan. Le peuple, c’est toujours son clan, rien que son clan. Il n’est pas innocent que dès son arrivée au pouvoir, Laurent Gbagbo, l’historien, ait publié un livre Sur les traces des Bété (éditions NEI), dans lequel il faisait comprendre que le peuple Bété est le seul à n’être pas venu d’ailleurs —c’est-à-dire qu’il est le seul à pouvoir revendiquer son autochtonie en Côte d’Ivoire, le seul «propriétaire terrien de la Côte d’Ivoire» si l’on peut dire.

Tous les autres peuples, surtout ceux du nord de la Côte d’Ivoire sont des étrangers sur le sol ivoirien. Et en ce moment à Abidjan, les populations du nord de la Côte d’Ivoire et celles du centre —qui pour Gbagbo ont eu le tort de voter massivement pour Alassane Ouattara— sont celles qui sont visées par les «jeunes patriotes» de Blé Goudé, l’homme lige de Laurent Gbagbo. Abobo est un quartier majoritairement peuplé d'Ivoiriens du nord, comme ces femmes qui ont été tuées le 2 mars par les milices de Laurent Gbagbo.

Ce dernier a coupé l’eau et l’électricité dans le nord de la Côte d’Ivoire, comme il l’avait fait en 2004, pendant plus de trois semaines, après le bombardement des villes de Bouaké et Korhogo.

Laurent Gbagbo et les siens, les «vrais autochtones» ne veulent surtout pas laisser ce pouvoir qu’on leur avait volé depuis tant d’années, depuis le temps d’Houphouët-Boigny, à Alassane Ouattara dont l’ivoirité, si l’on peut se permettre ce mot à polémique, est sujette à caution. A travers Ouattara, c’est l’autre Côte d’Ivoire, celle des «allogènes» ou des «étrangers» qu’ils voient. Ces étrangers qui veulent voler la belle Côte d’Ivoire à ses vrais propriétaires.

Le combat qui se mène aujourd’hui en Côte d’Ivoire a pour objectif l’avènement soit d’une Côte d’Ivoire qui reconnaît tous ses apports culturels —avec la part de l’émigration qui a commencé depuis des siècles dans sa construction—, une Côte d’Ivoire ouverte sur le reste du monde et sur l’avenir; soit celui d’une Côte d’Ivoire fermée, repliée sur elle-même et sur son passé, sur ses tribus que le colon a trouvées à son arrivée. Etant entendu qu’entre celles-ci, certains ont un droit d’antériorité.

Le pouvoir coûte que coûte

Plus prosaïquement aussi, Laurent Gbagbo et les siens, qui ont accédé dans les conditions que l’on sait à un pouvoir dont ils ignoraient tous les délices, qui en ont usé et abusé, se battent pour ne pas les perdre. Laurent Gbagbo avait tout fait pour empêcher, ou tout au moins retarder l’élection présidentielle. Forcé d’y aller, il avait cru pouvoir arranger le scrutin en sa faveur. Il a tout tenté, même en imposant un couvre-feu avant le second tour, mais il n’y est pas parvenu.

Pouvait-il laisser ce pouvoir, si doux, à un «étranger»? Surtout que lui et les siens couraient également le risque de se retrouver devant un tribunal international pour tous leurs abus, pour tous les crimes qu’ils ont commis en dix ans et qui les rattraperaient forcément un jour? Ils ont tenté la fuite en avant. Mais dans cette fuite ils ont accumulé les exactions et crimes qui se sont ajoutés à un dossier déjà bien lourd.

Le pouvoir absolu rend absolument fou, dit-on. Risquer de le perdre rend encore plus fou. Gbagbo et les siens ont décidé de pratiquer la politique de la terre brûlée. Puisque Ouattara, qu’il accuse d’avoir fomenté la rébellion, leur a pourri leur pouvoir, ils lui pourriront le sien. Et tant pis pour les Ivoiriens qui les ont rejetés. Ils vivront dans un pays en ruine. Au stade où ils se trouvent, ils ne reculeront plus devant aucun crime.

Venance Konan

Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

Ses derniers articles: Les pro-Gbagbo ne démordent pas  Comment en finir avec les prédateurs  Les conditions de l'émergence 

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