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Lina Ben Mhenni à Tunis, le 6 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi
Lina Ben Mhenni à Tunis, le 6 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi

Où vas-tu Tunisian girl?

La blogueuse Lina Ben Mhenni a été à l'avant garde de la cyber dissidence pendant la révolution tunisienne. Mais elle cherche toujours une boussole pour Tunisian girl et pour son pays.

Mise à jour du 10 août 2012: Sur son blog, l'activiste Lina Ben Mhenni, plus connue sous son nom de blogueuse de Tunisian girl affirme qu'elle a été victime le 5 août d'une agression policière dans les rues du centre ville de Tunis. A l'appui de ses dires, elle publie sur son blog des photos de son corps meurtri.

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Ce jour-là, dans un amphithéâtre de Grenade, Tunisian girl semble un peu perdue. Elle s’adresse à un parterre suspendu à ses lèvres. Des intellectuels d’Andalousie, invités par l'Alliance française de Grenade, sont venus l’écouter parler en novembre du printemps arabe et du rôle joué par les femmes dans ce mouvement de libération.

Lina Ben Mhenni, jeune enseignante à Tunis, a consciencieusement préparé son intervention. Ses yeux quittent rarement les feuilles de note, comme si elle avait un peu peur d’affronter les attentes et les regards. Tunisian girl est timide. Elle ne fait pas semblant. Une «geek» égarée dans le monde réel.

Difficile à croire de la part d’une jeune femme qui a été nommée pour le prix Nobel de la paix à, à peine, 27 ans. Une blogueuse qui n’a pas hésité à se mettre en danger pour couvrir la révolution tunisienne. Avec son appareil photo, elle s’est approchée au plus près de zones d’affrontements, lors de la révolution du 14 janvier qui a entraîné la chute de Ben Ali.

Tunisian girl est menacée

Sur son blog, les photos des blessés, des martyrs de la révolution s’affichent. Prises au plus près, pour que son témoignage n’en soit que plus implacable et accusateur pour le régime déchu de Ben Ali.

Tunisian girl a-t-elle fait tomber Ben Ali? Elle-même ne l’a jamais prétendu. Pourtant, elle est devenue un des symboles, sinon le symbole, de cette jeunesse tunisienne qui a inspiré des révolutionnaires et des indignés dans le monde entier.

Lina vient de publier en France, Tunisian girl, blogueuse pour un printemps arabe, chez Indigène, l’éditeur de Stéphane Hessel.

«J’ai longuement parlé avec lui à Tunis. Son livre, c’est la théorie, nous à Tunis, nous avons fait la pratique. Je pense que c’est lui qui a demandé à son éditeur de me publier», explique Lina qui dialogue régulièrement avec les Indignés, d’Europe et du monde.

Tunisian girl est un étonnant sujet d’études. Moins elle semble avoir de goût pour la mise à nu de son combat, plus le public paraît avoir envie de l’entendre. Il est vrai qu’il se dégage une étrange énergie de cette frêle jeune femme. Celle de la conviction sans doute. Lorsqu’elle évoque le sort de tel ou tel martyr personne ne doute de la sincérité de son combat.

Le succès de son blog? Un détonant mélange de militantisme brut et d’aigu sens artistique. Un peu comme son visage en partie couvert par une mèche noire, très graphique. Tunisian girl semble en imposer sans le vouloir. Les jeunes Espagnols l’approchent avec timidité. Presque avec révérence, comme s’ils cotoyaient une icône. La petite fille du Che? Une cyber révolutionnaire de poche. Ils demandent timidement s’ils peuvent prendre une photo avec elle. Semblent fascinés de voir que quelqu’un de leur âge ait pu acquérir une telle influence en si peu de temps.

«Chez nous, on ne fait pas confiance aux nouvelles générations. En Andalousie, 50% des jeunes sont au chômage. On habite encore chez nos parents», explique un jeune étudiant venu l'écouter avec vénération.

Lina, elle même, habite toujours chez ses parents. Mais pour d’autres raisons. «J’ai reçu beaucoup de menaces de mort ces derniers temps, c’est plus prudent», confie-t-elle.

Lina est menacée par des islamistes, mais aussi par d’autres Tunisiens qui n’apprécient pas le franc parler de celle qui se définit comme un électron libre.

Des policiers surveillent toujours son domicile

Tunisian girl avait annoncé publiquement son refus de voter lors de l’élection de la constituante en octobre 2011. Elle s’avoue déçue par la victoire des islamistes, lors de ce scrutin où ils ont remporté près 40% des suffrages. Mais elle dénonce aussi les hommes de l’ancien régime qui continuent à exercer une influence.

«Tout le système est resté en place, on a eu un mois de liberté, mais cela n’a pas duré, la violence policière, la torture, les restrictions de la liberté de la presse, tout cela continue, et des rumeurs sont sans cesse lancées pour entretenir un climat de peur», explique Lina Ben Mhenni.

Tunisian girl constate que des policiers surveillent toujours son domicile, comme à l’époque de l’ancien régime. «Ce sont d’ailleurs les mêmes qu’au temps de Ben ali», ajoute Lina qui a l’habitude d’être surveillée depuis sa plus tendre enfance. Son père est un célèbre militant des droits de l’homme.

Et si Tunisian girl dévorait Lina...

A-t-elle l’impression de poursuivre le combat de son père à travers d’autres moyens? «Oui sans doute, sauf qu’à l’époque, mes parents mettaient des jours pour réaliser un tract, alors qu’avec Twitter et Facebook, tout est instantané».

Celle qui se définit comme plus Facebook que Twitter a l’impression d’être dépassée par sa notoriété. Alors à la question: «Est-ce que Tunisian girl n’est pas en train de dévorer Lina?», elle répond «oui» sans hésiter.

«Certains jours, je n’ai même plus le temps de manger. Courir sur la plage, aller au cinéma, c’est fini».

Lina serre entre ses petites mains fines un épais livre de Tarik Ramadan. Quelques heures après son arrivée à Grenade, elle doit repartir. Aller à Genève l’affronter dans un débat télévisé. «Sur sa page Facebook, j’ai été accusée d’être une ennemie de l’islam. Je viens d’apprendre que j’allais débattre avec lui», explique Lina, tout juste arrivée de Boston. Après l’escale à Grenade, Lina a passé une poignée d’heures à Genève, avant de retourner à Tunis, dispenser des cours à l’université.

La nomination au prix Nobel de la paix. «Je l’ai apprise par Twitter. Depuis l’on se déchaîne contre moi. Certains affirment publiquement que je suis un agent de la CIA», explique Lina qui se montre très critique vis-à-vis des Etats-Unis qu’elle accuse d’avoir financé les islamistes d’Ennahda.

Tunisian girl reconnaît bien volontiers que sa vie devient de plus en plus compliquée à Tunis. Elle doit terminer sa thèse.

«A Tunis, je n’ai pas tous les livres dont j’ai besoin». Veut-elle retourner aux Etats-Unis, pays où elle a étudié? «Non, je ne crois pas. Je trouve les gens très froids là-bas». Alors l’Europe, la France peut-être... «Je serai à Paris en décembre».

Est-ce seulement le hasard des conférences à l'invitation de l'Alliance française qui conduit Tunisian girl à Grenade? A l’image de cette cité qui a construit son identité entre islam et occident, Lina semble chercher son chemin. Sa boussole. Est-elle heureuse? Lina Ben Mhenni paraît d’humeur sombre. Elle affirme que la révolution a été trahie. Tunisian girl reprend la route. Elle part sans un mot. Mutique. Elle s’interroge sur l’avenir de la jeune Tunisie. Sur son avenir.

Elle réserve la suite de ses pensées à son blog. Où vas-tu Tunisian girl avec ton grand livre de Tarik Ramadan et ta petite valise? Seul le cyberespace pourra nous le dire. Un jour peut-être. Sur ton blog…

Pierre Cherruau

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Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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