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Guinée équatoriale: une grève de la faim pour protester

L'écrivain Juan Tomás Ávila Laurel a entamé une grève de la faim: pour dénoncer le régime d'Obiang Nguema et surtout le silence complice des pays riches défendant leurs intérêts en Guinée équatoriale.

Ces dernières semaines, des milliers de citoyens de certains pays arabo-musulmans sont descendus dans la rue pour exprimer leur désir de voir partir des présidents qui occupaient de façon autarcique les postes de gouvernement.

Aujourd’hui, les citoyens de la Tunisie et de l'Égypte ont déjà réussi à chasser Ben Ali et Moubarak de ce pouvoir qu’ils monopolisaient depuis de longues années, avec la complicité des pays européens et anglo-saxons.

Cependant, la vague de démocratisation qui balaye la région a laissé son empreinte dans d'autres régions africaines encore plus précaires, si tant est que ce soit possible, comme dans le cas de la République de Guinée équatoriale.

Une richesse ostentatoire dans un océan de pauvreté

Il s’agit d’un petit pays situé en Afrique centrale qui, après avoir acquis son indépendance de l'Espagne en 1968, est tombé dans deux dictatures successives: d’abord celle de Francisco Macías Nguema (1969), puis celle de son neveu Teodoro Obiang Nguema (1979).

Bien que très différents, ces deux régimes partagent le manque de cadre démocratique, de liberté d'expression et aussi l’absence de tout type de redistribution des ressources et la transgression systématique de la Convention des droits humains, ce qui a poussé les citoyens à une résistance à la fois dans l’intérieur du pays et en exil forcé.

La découverte de pétrole dans les années 1990 a changé complètement l’importance de ce petit pays, qui est devenu le quatrième producteur de pétrole du continent: une richesse d'autant plus frappante que ses habitants, au nombre de 600.000 environ, vivent dans des conditions qui correspondent à celles des pays les plus pauvres de l’Afrique.

En fait, dans les dictatures nguémistes, la kleptocratie a été érigée en système, d’où l’accroissement des fortunes et des biens des personnes proches du pouvoir, qui sont devenues de nouveaux riches moyennant la dilapidation continue des richesses nationales: le bois, l’or, le coltan, le mercure, la pêche ou le pétrole guinéens ont bénéficié au régime et, surtout, à certains pays démocratiques: la France, les États-Unis, l’Espagne...

Les nouveaux bâtiments liés aux élites locales, aussi coûteux que superflus, attestent leur goût du faste et leur désir d'ostentation; ils sont édifiés au milieu de la pauvreté de la plupart des citoyens, qui ont vu, pour beaucoup d’entre eux, leurs cases détruites afin de construire lesdites constructions ou des autoroutes, là où il n’y a ni éclairage public ni eau potable courante ni égouts pour la majorité de la population.

Provocation espagnole

Dans le cadre de ce soulèvement populaire contre les dictatures et les autocraties arabes en Afrique du Nord, le président du Parlement espagnol, José Bono Martínez, a rendu visite à Teodoro Obiang Nguema entre le 9 et le 12 février, après la nomination du dictateur comme président de l'Union africaine et en pleine démission de Moubarak.

Cette visite considérée comme «une bonne affaire pour les intérêts économiques» de l'Espagne par la ministre espagnole des Affaires étrangères, Trinidad Jiménez, a légitimé un régime dictatorial mis en question par la brise fraîche de démocratisation qui touchait ce pays.

La première conséquence d'une visite tellement provocatrice et gênante a été la décision de Juan Tomás Ávila Laurel de se mettre en grève de la faim, d’abord à Malabo, actuellement à Barcelone.

Ávila Laurel, de l'île d'Annobón, est l'un des plus prolifiques écrivains équato-guinéens: auteur de contes, de romans et d’essais littéraires, il vit et il écrit dans la capitale, Malabo. Juan Tomás Ávila Laurel a entamé sa grève de la faim comme un appel pour que des pressions internationales soient faites afin de lancer un processus de démocratisation en Guinée car, tel qu’il l'exprime dans sa lettre à José Bono Martínez, «nous ne pouvons pas continuer sous une dictature qui nous ronge l'âme».

Ávila Laurel, auteur des romans La carga, Avión de ricos, Ladrón de cerdos, ou Arde el monte de noche, a promis de rendre compte de son expérience chaque jour et «pendant que [j’aurai] des forces». Il nous rappelle aussi que «nous ne pourrons plus jamais parler de racisme si nous croyons ici que, parce que nous sommes des noirs, nous méritons ce genre de vie (...), étant donné qu’il y a des personnes à l'étranger qui promeuvent la croyance que ce système dégradant est ce que nous méritons».

Comme en Tunisie et en Egypte

Qu’est-ce qui incite Ávila Laurel à la rébellion, et quels sont les rapports entre la situation en Guinée équatoriale et celle des pays arabes libérés de leurs dictateurs? Teodoro Obiang Nguema, Hosni Moubarak et Zine el-Abidine Ben Ali sont des dirigeants militaires qui faisaient partie de l'ancien gouvernement qu’ils allaient changer.

Tous les trois ont rendu incontournable leur personnalité dans la concentration du pouvoir politique, fermé à toute pénétration extérieure; et ils ont promu un discours patriotique où ils se proposaient comme la seule solution aux problèmes auxquels leur Etat était confronté: Ben Ali a fait déclarer inapte son oncle Habib Bourguiba, Moubarak a remplacé le président assassiné Anwar El-Sadate, et Obiang a fait fusiller son oncle Macías Nguema. Une fois réglées les trois présidences, ils ont interdit toute forme de «dissidence», tout moyen de critique contre leur système, et toute opposition contre leurs personnes.

En même temps, ils ont réussi à tisser un réseau solide de complicité et de corruption, s’étendant d’abord dans le cœur de leur plus proche parenté et plus tard vers d’autres groupes, en se livrant au plus grand pillage des ressources naturelles et économiques de leur pays au seul bénéfice d'une minorité privilégiée placée à leur côté. Enfin, ils ont préparé leur succession pour l'aîné de leurs enfants.

Malgré cette démarche commune aux trois présidents et leurs formes d'action politique, nous souhaitons mettre en évidence certaines différences entre la Guinée équatoriale et la Tunisie ou l'Égypte: la réalité quotidienne de la population équato-guinéenne est beaucoup plus précaire que celle des citoyens d'Afrique du Nord, car la plupart des Guinéens habitent des maisons sans eau, avec seulement quelques heures de lumière par jour, sans éclairage public, sans égouts, sans revêtement dans la plupart des rues, qui ne sont pas pavées sauf au centre des villes principales, et sans accès aux aliments frais ou simplement comestibles.

En outre, la structure éducative est faible et le système de santé reste fragmenté, par manque de personnel, de ressources techniques et du soutien nécessaire pour assurer la santé et une éducation de qualité à la population.

Un silence coupable

Dans ces circonstances, la complicité des gouvernements des pays riches, y compris les Etats-Unis, la Chine, la France et l’Espagne, désireux de s'assurer le contrôle d'une partie du pétrole pour le faire extraire par leurs entreprises, semble épargner la défense de la démocratie et des droits de l'homme en Guinée équatoriale, de la même façon que cela a été fait jusqu’ici en Égypte et en Tunisie, sauf quand il s’agissait de dénoncer la subordination des femmes dans le monde arabo-musulman, une injustice contre laquelle on luttait à condition de faire en sorte de ne pas toucher des demandes sociopolitiques plus larges.

Donc, il semble que, pour certains, la défense des privilèges économiques des Etats-Unis, de la Chine, de la France ou de l’Espagne n'est pas compatible avec les droits des Equato-guinéens et des citoyens espagnols qui refusent de collaborer à la spoliation de la population guinéenne.

Cependant, ces attitudes opportunistes sont en concordance avec les hésitations de nos gouvernements, quelque peu paralysés par la crainte que les démocraties en Afrique puissent ne pas aboutir aux résultats escomptés, calculés.

Juan Tomás Ávila Laurel, avec sa grève de la faim, s’acharne auprès des États démocratiques afin qu’ils commencent à promouvoir des modes de démocratisation là où les citoyens les demandent, soit en manifestant dans la rue, soit en sacrifiant leur propre corps.

Jacint Creus

Jacint Creus

Professeur d'histoire de l'Afrique à l'Université de Barcelone.

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