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La chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi sur scène à Bagdad, le 3 juillet 2012. AHMAD AL-RUBAYE / AFP
La chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi sur scène à Bagdad, le 3 juillet 2012. AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Emel Mathlouthi: «Ce n’est pas le Printemps arabe qui m’a inspiré, mais la condition d’avant»

La chanteuse tunisienne, icône du Printemps arabe, raconte comment sa musique est intimement liée à la révolution.

Six ans après son commencement, le Printemps arabe n’a eu d’écho démocratique qu’en Tunisie. Dans le pays qui a vu naître la révolution le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, les électeurs ont désormais en main leur propre destin politique. Une exception dans un monde arabe où les soulèvements populaires ont laissé place à une répression féroce ou à des guerres civiles sanglantes, comme en Libye, en Syrie ou au Yémen. 

Au pays du Jasmin, la voix des manifestants a résonné fort. Celle des artistes aussi. Avant l’électrochoc qu’a été l’immolation de Mohamed Bouazizi pour un peuple entier, des chants s’élevaient déjà pour dénoncer la dictature de Ben Ali, l’injustice de son régime.

Il y a eu le rappeur Hamada Ben Amor, de son nom de scène El Général, qui en novembre 2010 mettait en ligne sur YouTube une vidéo où il dénonçait violemment et ouvertement les pratiques totalitaires de Ben Ali. «Je vois trop d’injustices, j’ai donc décidé d’envoyer ce message même si on me dit que je finirai mort», clamait-il. Pour ces paroles, il fera trois jours de prison. Il sera libéré au début des manifestations. Lors de son premier concert après le départ de Ben Ali, El Général lança une nouvelle chanson, tout aussi prophétique: «Égypte, Algérie, Libye, Maroc, tous doivent être libérés/Longue vie à la Tunisie libre!», comme nous le racontions sur Slate.fr en 2011.

Dans un genre musical tout à fait différent, la chanteuse Emel Mathlouthi fut également l’une des voix de la révolution tunisienne. Dès 2007, elle se faisait connaître avec son morceau «Kelmti Horra» («Ma parole est libre»), un titre qui deviendra l’une des hymnes du Printemps arabe. Depuis, elle est devenue une star dans toute l’Afrique du Nord et a joué lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix décerné au quartet du dialogue national tunisien en 2015. Je l’ai rencontré à Paris en novembre. Emel Mathlouthi était de passage dans la capitale française à l’occasion d’une mini-tournée et m’a reçu dans le salon de l’hôtel Alba, dans le 9e arrondissement, avant de prendre son avion pour New York où elle a composé «Ensen» son dernier album (sortie le 22 février 2017) et vit désormais.

 

Emel, tu es de retour à Paris, une ville que tu connais bien pour t’y être expatriée pour échapper à la censure sous le régime de Ben Ali. Quelle relation as-tu noué avec Paris?

«À Paris, ça me fait un peu pareil qu’en Tunisie avant. Je sens une vraie attente du public. Je mesure un degré aigu d’exigence intellectuelle. Il y a une dimension spéciale, un public, qui appartient notamment à la diaspora, très impatient de voir ce que je fais maintenant.

Pour moi à l’époque (en 2007), c’était une évidence que je devais quitter la Tunisie comme beaucoup d’autres artistes des générations précédentes. À un moment, quand on voulait vraiment évoluer artistiquement et réaliser ses objectifs, partir était vraiment une nécessité d’un point de vue politique et culturel dans la Tunisie de Ben Ali. L’environnement, du fait de la dictature, était très propice à la création en interne, mais les bonnes idées n’étaient pas les bienvenues. Je n’avais aucune chance de pouvoir me faire entendre en Tunisie.

 

En 2006, quand tu composes ton morceau «Ma Parole est libre», sentais-tu un peuple tunisien déjà en colère?

Il y avait déjà un début d’effervescence. C’est un peu difficile à dire, mais je ne trouvais pas autour de moi de compagnon de combat, de route. Il y en avait, mais très peu. Et on n’arrivait pas à se connecter. Je me suis d’abord lié avec le réseau alternatif culturel où il y avait des actions artistiques qui se passaient dans un petit théâtre à Tunis. Mais dans la vie quotidienne, dans mon environnement avec les copains de classe etc, je ne retrouvais pas ça. C’est à l’université quand j’ai rencontré des acteurs du syndicat des étudiants, que j’ai vu autre chose. J’étais choqué de les voir parler aussi ouvertement. Ils venaient faire campagne pour le bureau du syndicat, ils insultaient le système, c’était nouveau. Après, j’ai eu vraiment besoin d’aller vers d’autres cieux pour élargir mon réseau, ma création, pouvoir composer ma musique, donner des concerts etc.

Cette chanson, «Ma parole est libre»,  je l’ai écrite en 2006 et elle a explosé pendant la révolution. Je l’avais chanté pour la première fois à la place de la Bastille à Paris en 2007. J’ai publié la vidéo sur Youtube et ça a été très partagé chez les jeunes tunisiens. La chanson avait déjà commencé à faire son chemin.

Entre le moment où j’étais encore Tunisie jusqu’à mon départ en France, j’ai petit à petit écrit beaucoup de chansons pour faire prendre conscience aux gens de leur situation. Les Tunisiens devaient prendre conscience qu’ils devaient exprimer leur opinion, pour le sacrifice des jeunes qu’on mettait en prison, pour les femmes qui se battaient dans les campagnes, pour la liberté d’écrire, de penser.

 

La révolution arrive en 2011 et «Ma parole est libre» devient l’hymne des manifestants. Comment la rue s’est emparée de ta chanson?

Quand la révolution est arrivée, j’étais en région en Tunisie pour une série de concerts.  Dès le début, je me suis jointe à la foule jusqu’au moment où on m’a demandé de chanter «Ma parole est libre» au milieu d’un cortège. Ma chanson a été filmée en vidéo amateure et d’un coup tous les médias tunisiens ont repris cette image de moi en train de chanter avec les manifestants. C’est une image qui donnait de la force et de l’optimisme aux gens. On avait besoin de ça, car on n’a pas vraiment la culture d’une musique engagée qui accompagne les mouvements sociaux et les besoins des gens.

C’est vrai que cette chanson, elle me dépasse. Elle a toujours eu une dimension beaucoup plus grande que moi. J’ai ce sentiment à chaque fois que je l’interprète. Cela fait bientôt dix ans mais à chaque fois je suis habitée par la même force, par le même vent d’émotions diverses et qui me dépassent.

Emel Mathlouthi en concert à Bagdad, le 3 juillet 2012. AHMAD AL-RUBAYE / AFP

 

Comment le Printemps arabe a-t-il inspiré ta musique?

J’ai surtout écrit avant la révolution. Ce n’est pas tant le Printemps arabe qui m’a inspiré, mais la condition d’avant. Je voulais pousser les gens à parler, à arrêter d’avoir peur, de s’autocensurer. J’ai moi-même été inspirée par des artistes qui m’ont insufflé un immense flux de force, de rage, et je me suis dit que je voulais faire un peu la même chose.

Je pense que pour les gens qui ont commencé leur carrière lors du Printemps arabe, cela a été un événement très libérateur. Pour des gens comme moi, c’est plus une remise en question. Sur quoi on va écrire maintenant, sans la dictature? Sous la dictature, il y a le fait d’être tous ensemble, la tristesse, la mélancolie. Avant on avait tous un seul ennemi. Quand le régime tombe, on est un peu perdu. Toute notre source d’inspiration s’est transformée d’un coup. C’est par conviction, mais aussi par inspiration que j’ai commencé à écrire des paroles politiques. Mais au fond, je crois que ma véritable utilité est de faire des expériences musicales, avec des sons, des chants, tout en ayant encore une oeuvre concernée, qui pointe des choses.

Il y a un voyage intérieur très profond qui mêle les sentiments de vulnérabilité et fragilité. Quand on fait une création, le cheminement est tellement difficile, tortueux, fragile. Il y a la lumière, l’obscurité. L’humain, c’est un peu la bataille entre plusieurs extrêmes pour essayer de nous connecter avec nos sens d’humain que sont l’art, l’amour. C’est pour ça que j’ai appelé mon dernier album «Ensen», un mot qui signifie «humain» en arabe.

 

As-tu le sentiment que ta musique, que tes mots ont encouragé des gens à se révolter contre la dictature? Est-ce quelque chose auquel tu penses? 

Quand je suis sur scène, je ne me dis pas que j'ai poussé dans une direction les gens qui sont en face de moi. Je reçois parfois des preuves d’amour de gens, qui me disent ce que la musique a fait pour eux. Alors oui, je me dis que si je m’arrête aujourd’hui, ma musique aura eu un sens profond et qu’il en restera un petit quelque chose dans l’histoire. J’ai des croyances, des convictions, avec lesquelles j’ai essayé de soulever des montagnes.

 

Tu es aujourd’hui une chanteuse reconnue dans le monde arabe. Que ressens-tu quand tu joues dans des pays où les mouvements sociaux ont échoué?

J’ai joué en Egypte, c’est tellement extraordinaire. Tu sens que le public a soif d’entendre ce que j’ai à dire, mais aussi que les gens sont là pour découvrir ce qui se passe dans le domaine de la création musicale, pour l’ambiance sonore, les arrangements, l’énergie sur scène. Et ça, c’est très gratifiant pour moi sur tous les plans. Parfois quand on joue en Europe, c’est injuste. On n’a accès qu’à un public intellectuellement prédisposé à quelque chose de différent et mentalement prêt à découvrir de l’”exotisme”.

Crédit photo: AHMAD AL-RUBAYE / AFP

 

L’engagement politique l’emporte-t-il sur la création musicale dans ton œuvre? Comment as-tu le sentiment d’être perçue par le public?

Je considère que je suis une chanteuse à voix et parfois, ça m’attriste de ne pas être considéré pour ma voix ou ma présence scénique. On ne peut pas dissocier paroles et musique. Je me produis souvent à des endroits où les gens ne comprennent pas les paroles de mes chansons. Ça serait dommage de me cantonner au sens des paroles. Je ne suis pas dans le hip-hop. Pour chaque mot, la musicalité dépend de son rythme, de comment il sonne, comment il est accompagné. Chaque mot attire la musicalité nécessaire. Une partie du public adulte arabe est toujours ancrée dans la vision d’une chanteuse arabe statique sur scène avec des gens qui composent et jouent pour elle. La chanteuse est réduite à un rôle de diva, d’interprète.

Au début je ne le savais pas vraiment: j’avais des idées mais je n’avais pas les mots, et j’avais très peur de m’assumer. Puis je me suis retrouvée toute seule dans une situation où je devais me débrouiller et ça m’a renforcé. C’est à ce moment-là que je me suis dit: je vais continuer d’avancer. Je voyais les choses se former, je sentais que je faisais de la pure création, originale, authentique.

Je ne sais si c’est la révolution, mais d’année en année on mûrit, tout ce qui s’est passé dans ma vie des suites de la révolution a donné plus d’envergure à ce que je pouvais faire. Je sens qu’il y a une plus grande maturité, une plus grande attention en moi. J’ai plus de patience, de témérité, qu’avant la révolution. C’est le fruit du contexte, de la réflexion, du parcours.

 

La Tunisie est le seul pays du Printemps arabe à avoir connu une transition démocratique. Quel regard portes-tu sur l’évolution de ton pays?

Il m’est de plus en plus difficile de répondre à la question de comment est la Tunisie aujourd’hui. Je veux m’éloigner du rôle de reporter que me collent les médias. Je veux être identifiée comme musicienne, chanteuse. Je trouve ça injuste d’être érigée en porte-parole car je ne vis plus en Tunisie. J’ai eu du mal à l’admettre, mais je n’ai pas à avoir honte de ça, je fais déjà beaucoup de choses pour la cause de la Tunisie.

Je trouve que la révolution a été très libératrice pour de nombreux courants artistiques et notamment le cinéma, il y a beaucoup de films qui font un beau chemin sur le plan international. J’ai contribué à la musique du film «Thala mon amour» qui revient sur la révolution, sans clichés. J’ai fait une improvisation musicale vers la fin au moment qui accompagne la chute du film. C’est une chanson qui vient de la campagne et qui dit: "Il ne faut pas pleurer sur ceux qui sont morts, pleure sur ceux qu’on a fauché à la fleur de l’âge.”»

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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