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Paul Biya, le 9 octobre 2011. REUTERS/Akintunde Akinleye
Paul Biya, le 9 octobre 2011. REUTERS/Akintunde Akinleye

Le président Biya incapable de s'attaquer aux racines de la corruption

Sept ans après le lancement de l'opération Epervier censée éradiquer la corruption, le bilan affiché par Paul Biya n'est pas brillant.

La presse brésilienne l’a baptisé «faxina» (nettoyage): le plan anti-corruption de Dilma Roussef a fait tomber quatre ministres en huit mois. En Afrique du Sud, le 24 octobre dernier, Jacob Zuma a limogé deux ministres (dont le ministre des travaux publics!).

Au Cameroun, l’«opération épervier», opération «métaphysique» (selon la candidate à la dernière présidentielle, Esther Dang), bassement «politique» (la presse), essentiellement «économique, morale et judiciaire» (le gouvernement), est indéniablement une entreprise d’épuration politique et de salubrité publique.

Mais le principal invariant depuis son déclenchement en 2004 est l’impréparation, soutenue par une surenchère médiatique et militaire qui rappelle l’arrestation des narcotrafiquants et le démantèlement des cartels au Mexique.

La CONAC (commission nationale anticorruption) a publiquement mis en cause le ministre des Travaux publics qui s’en tire à bon compte: un communiqué lu dans les antennes de la télévision d’Etat (CRTV) soulève des exceptions de procédures, sans par ailleurs attaquer dans le fond la validité des allégations issues d’une mission de contrôle conduite par Garga Haman Hadji dont tout un chacun sait l’intégrité.

Dossiers d'accusation baclés: de la légèreté en toute chose!

En 2008, l'ancien ministre de l’Économie et des Finances Polycarpe Abah Abah et l'ancien ministre de la Santé publique Urbain Olanguena Awono ont été arrêtés pour détournements de fonds publics, avec exécution médiatique en règle: la télévision publique avait humilié jusqu’au bout ces personnalités… Ephraïm Inoni lui-même, sous le gouvernement duquel a été lancé l’opération, est aujourd’hui régulièrement cité dans les médias et les procès en cours.

Catherine Abena, ancienne secrétaire d’Etat aux enseignements secondaires, a été libérée sans avoir jamais remboursé les 250 millions francs CFA (381.100 euros) que le ministère public lui reprochait d’avoir distrait à la fortune publique. Après avoir été arrêtée, on ne sait pourquoi, elle a été relâchée en février dernier on ne sait comment.

Le 08 novembre 2011, Polycarpe Abah Abah a vu une partie des charges retenues contre lui s’évaporer à la cour d’appel du centre. En cause, des questions de formalisme que n’aurait pas observé le juge d’instruction: quatre chefs d’inculpation ont été annulés. Idem pour Urbain Olanguena Awono, qui, trois semaines plus tôt, avait vu les charges retenues contre lui fondre comme neige au soleil en raison de «vices de procédures et violation des droits de la défense».

Atangana Mebara, autre suspect emblématique, a été disculpé par l’ancien ministre Michel Meva’a Meboutou (originaire du sud comme le président de la république); audience après audience, l’on donne l’impression aux Camerounais que personne n’a jamais rien distrait des caisses de l’Etat, que le régime lâche du lest, ce qui explique que des magistrats qu’on disait aux ordres aient viré leur cuti du jour au lendemain, visiblement en toute indépendance.

Faut-il rappeler que l’inculpation d’un ministre de la République ne se fait pas sur un coup de tête du procureur? Le vice premier ministre, ministre de la justice, pilote l’opération sous l’œil attentif du prince. Si on laissait faire les magistrats, peut-être y aurait-il plus de crimes économiques à se mettre sous la dent.

«Rendre gorge» 

Cette  locution verbale est lourdement  connotée. Dans les films sur la mafia,  cette  expression est courante dans le vocabulaire de la pègre, elle a malheureusement été  reprise par le président Biya. Elle n’en dit pas moins ce qu’elle veut dire. Certains camerounais ne l’appellent-ils pas «chef bandit»? C’est seulement à la fin du film qu’il serait démasqué ou supposé mourir.

Passé l’effet d’annonce, les vœux pieux se sont heurtés au principe de réalité. Pas un seul centime n’a été officiellement récupéré par le trésor public camerounais à ce jour. Si Paul Biya ne se moque pas des Camerounais, à certains moment il donne le sentiment clair d’essayer de le faire.

Martin Mbarga Nguélé, inspecteur de police dès 1952, aujourd’hui encore est le chef de la police (DGSN-Délégué Général à la Sureté Nationale); Philémon Yang, ministre de l’administration territoriale en 1975, Cavayié Yeguié Djibril alors député, Bello Bouba Maigari alors Secrétaire Général adjoint à la présidence de la République, Luc Ayang lui aussi travaillait au secrétariat général de la présidence, Paul Biya était, lui, Premier ministre de la République unie du Cameroun.

Trente-six ans plus tard: Paul Biya est président de la République depuis 29 ans, Philémon Yang est Premier ministre, Cavayié Yeguié Djibril est président de l’Assemblée Nationale, Luc Ayang, président du conseil économique et social, Bello Bouba Maigari, ministre des Transports, rien que ça !

L’opération épervier ne concerne pas les séniors de la première génération, elle vise les créatures de Biya, les sexagénaires et les quinquagénaires, coupables d’avoir les dents trop longues, celles qui ont fait une razzia sur les caisses de l’Etat une fois nommées. Il leur est arrivé ce qui est arrivé à Lucifer quand il a voulu défier Dieu: la (con)damnation !

Vers la création d'une commission Vérité et Réconciliation?

La justice camerounaise a démantelé bien malgré elle la nébuleuse G11 (groupe de onze personnalités du RDPC, Rassemblement démocratique pour le peuple camerounais soupçonnées par les médias de comploter la chute du président Biya), en appliquant à son insu le vieil adage divide ut regnum.

La marche du dauphin de Paul Biya vers son sacre sera donc jonchée de cadavres politiques (entre autres les géonzistes et leurs sympathisants) dont il devra se débarrasser au moment d’habiter la fonction présidentielle.

En outre, beaucoup de pays ont exorcisé leurs démons par les conférences nationales souveraines… Au Cameroun, il n’y en a jamais eu. Il faut penser à l’institution d’un Grand Pardon Camerounais. Ce pays a été sinistré par les gouvernements qui se sont succédé à sa tête.

Quand Ahidjo succède en 1958 à André-Marie Mbida, il fait condamner son prédécesseur et le jette dans la prison de Tcholliré. L’homme d’Etat finira aveugle et décèdera en France de ses mauvais traitements.

La loi des séries ne s’arrêtera pas avec le président Biya qu’on a imposé à l’adoration unanime des Camerounais. Le champion du «renouveau» fera quant à lui condamner son prédécesseur par contumace.

Ahidjo mourra hors du pays qu’il aura dirigé pendant plus de 22 ans et sera inhumé au Sénégal dans l’indifférence de la nation. Au-delà d’Ahidjo qui était un dictateur féroce, au-delà de Moumié Felix, extrémiste qui défendait ardemment l’usage de la violence dont il a été lui-même victime au final, au-delà des martyrs particuliers de chaque chapelle politique, aucune journée, dans notre passé récent, n’a jamais commémoré tous les soldats morts à Bakassi sur le champ d’honneur!

Que se passera-t-il après Biya si rien n’est fait dès à présent pour réhabiliter l’âme bafouée de cette nation, pour pacifier ce peuple blessé, sans mémoire, cette terre ingrate envers ceux qui la servent et versent son sang pour elle?

Aucune conjecture ne peut le déterminer avec exactitude.Toutefois, il existe une panoplie d’outils qui ont fait leurs preuves sous d’autres cieux. La justice des prétoires n’a pas réponse à tout. En revanche, la création d’une Commission Vérité et Réconciliation (CVR) est une nécessité, une formidable opportunité de faire noble impression.

Ces opposants continuellement frustrés qui ne rêvent du pouvoir que pour gagner le droit d’alimenter leurs comptes offshore, ces étudiants qui se font une spécialité de prévoir l’imprévisible, ces intellectuels pousse-au-crime, pessimistes, révolutionnistes, criminolâtres, qui en sont arrivés à théoriser une sorte d’idéalisme de la violence, et suivent la mode des épouvantails, ces écrivains qui ne sont intéressants que lorsqu’ils imprègnent leur discours d’une teneur et d’une tonalité comminatoires et pénales; ces militants du RDPC sacrifiés à «la soif de sang des foules», détenus, condamnés, qui transpirent des idées noires à longueur de temps et pourraient bien mettre leurs milliards à la disposition des premiers révolutionnaires sérieux…

Compte non tenu de la misère rampante, de l’apathie et de l’ignorance crasse de ceux qui sont présentés comme des technocrates… Ce gouvernement même, en permanence sur le qui-vive, arborant une fausse morgue aristocratique, va-t-il continuer de mener cette guerre impitoyable contre sa jeunesse?

Il faut que les gouvernants nous demandent pardon de s’apprêter à nous faire souffrir encore pour de longues années. Ils l’ont fait devant Dieu, le peuple qui n’était pas dans le secret de leurs conversations exige à son tour que le président Biya se mette à genoux devant lui et lui dise «pardon pour ce que j’ai fait, pardon pour ce que je m’apprête à faire.»

Comme d'habitude

Alors, sa promesse de continuer en l’accentuant son «opération épervier», qu’il veuille bien en faire ce qu’il voudra, qu’il la range où bon lui semblera, mais que le Ciel le préserve de la tenir jamais. Dans la mouvance des transformations institutionnelles qu’il a promises, le président Biya doit nécessairement créer une Commission Vérité et réconciliation au Cameroun, c’est tout ce qu’il importe de faire au plus vite.

Les Camerounais ont une expérience de la capacité de leur chef à surprendre son monde: ils attendent. Le prochain gouvernement qui tarde, comme d’habitude, comportera-t-il les mêmes tares que d’habitude, dénoncées comme d’habitude, mais jamais suivies d’effet, comme d’habitude?

Eric Essono Tsimi

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Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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