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La plage de Ponta Verde au Brésil. Crédit photo: André Lage via Flickr. CC BY-NC-SA
La plage de Ponta Verde au Brésil. Crédit photo: André Lage via Flickr. CC BY-NC-SA

Les producteurs d'eau de coco ont trop secoué le cocotier

Sous la pression des grands producteurs, la diversité génétique des cocotiers est menacée. Ce qui fragilise l'arbre face aux maladies.

«Le jus d’orange au petit-déjeuner, c’est dépassé!», plaisantait récemment un investisseur qui souhaite se lancer dans de vastes plantations «équitables» de cocotiers. Aujourd’hui, l’eau de coco remporte un franc succès. Pour les plus branchés, y compris des célébrités comme Rihanna, Madonna ou Matthew McConaughey, l’eau de coco est devenue la boisson en vogue. Elle est même devenue une source de revenus pour certaines stars.

Le prix de l’eau de coco extraite des variétés aromatiques les plus rares peut atteindre 7 dollars pour 33 cl, soit le même tarif qu’un champagne premier prix.

Même Barack Obama adore l’eau de coco. Jonathan Ernst/Reuters

Le marché de l’eau de coco est en pleine explosion. L’eau de coco représente actuellement un chiffre d’affaires annuel de 2 milliards de dollars. Il devrait atteindre 4 milliards de dollars dans les cinq prochaines années. En 2007, 25 % des parts du capital de Vitacoco, la plus grande marque d’eau de coco, ont été vendues pour 7 millions de dollars à la société Verlinvest. Sept ans plus tard, 25 % des parts de Vitacoco ont été à nouveau revendues à Red Bull China, mais cette fois pour 166 millions de $!

Parmi les autres acteurs de l’industrie de l’eau de coco, on compte Coca-Cola et PepsiCo, mais plus de 200 autres marques en commercialisent.

Une culture essentielle pour les paysans du sud

Mais il y a un revers à la médaille. La noix de coco est aussi l’une des 35 espèces cultivées alimentaires listées dans l’Annexe 1 du Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture, et considérées comme cruciales pour la sécurité alimentaire mondiale. En 2014, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estimait la production mondiale de noix de coco à 61,5 millions de tonnes.

Il s’agit d’une culture cruciale de subsistance pour plus de 11 millions d’agriculteurs, dont la plupart sont de petits exploitants, qui ont planté des cocotiers sur environ 12 millions d’hectares de terres dans 94 pays dans le monde – au bas mot.

Le cocotier est aussi connu comme l’« arbre de vie », car toutes ses parties sont utilisables. Les principaux produits commercialisés à l’international sont le coprah – l’amande qui se trouve à l’intérieur de la noix, séchée et dont on extrait de l’huile – et la fibre extraite de la bourre, l’enveloppe fibreuse qui protège les noix. Plus récemment est apparue une forte demande en eau de coco, mais aussi en huile de coco vierge extraite directement de l’amande fraîche.

Au moins la moitié des noix de coco sont consommées localement. Les noix mûres entières sont aussi exportées telles quelles, ou vendues aux usines qui les transforment en coco râpé, ou en crème et lait de coco.

Une extraordinaire diversité génétique

Au cours des millénaires, les humains ont lentement sélectionné et conservé de nombreuses variétés de noix de coco, utilisées à diverses fins.

Ceci a progressivement créé une extraordinaire diversité morphologique, qui s’exprime dans la riche gamme de couleurs, de formes et de tailles des fruits. Mais cette diversité reste largement méconnue au niveau mondial. L’énorme quantité de travail consacrée à la sélection des noix de coco, d’abord par les agriculteurs pendant des millénaires, puis par les scientifiques au XXe siècle, reste largement sous-estimée.

Les variétés les plus rares de noix de coco, comme la noix de coco à cornes, cultivées et conservées sur l’atoll de Tetiaroa et en Inde, ne sont même pas reconnues comme des noix de coco par la plupart des gens, surtout s’il s’agit d’occidentaux!

Conserver la diversité des noix de coco

La diversité génétique des populations et variétés de cocotier, ce que les scientifiques nomment « germoplasme », est en premier lieu conservée par des millions de petits agriculteurs.

Un adolescent samoan avec la célèbre variété de noix niu afa. Roland Bourdeix

Un certain nombre d’initiatives ont été lancées pour reconnaître et soutenir le rôle de ces agriculteurs, notamment grâce à des approches de gestion multifonctionnelles du paysage.

C’est le cas, par exemple, du concept Polymotu («poly» signifiant beaucoup, et «Motu» signifiant île en polynésien.). Ce concept s’appuie sur l’isolement géographique ou reproductif pour assurer la conservation et la reproduction de variétés individuelles de plantes, d’arbres et même d’animaux.

Dans un projet mené par la Communauté du Pacifique et financé par le Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures, la célèbre variété traditionnelle niu afa a ainsi été replantée sur deux petites îles des Samoa. Cette variété de cocotier produit les plus grosses noix de coco du monde, atteignant plus de 40 cm de long.

Une diversité menacée

Malheureusement, dans de nombreux pays, les cocoteraies sont menacées par des maladies mortelles qui s’étendent rapidement et tuent des millions de cocotiers. Ces pandémies sont connues sous le nom de jaunissement mortel du cocotier. Elles ravagent certains pays d’Afrique (Tanzanie, Mozambique, Ghana, Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire), et aussi d’ Asie (Inde), d’Amérique du Nord (Mexique), les Caraïbes, la Floride) et la région du Pacifique (Papouasie-Nouvelle-Guinée, et probablement les Îles Salomon).

État d’urgence en Côte d’Ivoire en raison du jaunissement mortel du cocotier. Une vidéo produite par Diversiflora International.

De nombreuses variétés de noix de coco qui pourraient se révéler cruciales pour l’avenir de l’agriculture disparaissent aussi à cause de la perte des savoirs agricoles traditionnels, la transformation rapide des paysages agricoles, le changement climatique et l’occidentalisation des sociétés. En raison de la fragilité des écosystèmes insulaires, la région du Pacifique est probablement l’endroit où les pertes sont les plus importantes.

Lors d’une enquête menée dans les îles Cook, nous avions réussi, non sans mal, à localiser un cocotier produisant des noix à bourre tendre et sucrée aussi appellé «sweet husk palm», et connu localement sous le nom de niu mangaro. Il s’agit d’une forme très rare de noix de coco. La bourre des jeunes fruits, qui chez les autres variétés est généralement coriace et astringente, est ici tendre, comestible et sucrée. Elle peut être mâchée comme on le fait parfois avec la canne à sucre. Une fois que les fruits sont mûrs, les fibres de la bourre, plus fines, deviennent blanches.

Notre enquête était menée en collaboration avec un technicien agricole local. Un jour, ce dernier a pris une de ces noix de coco tendres et a commencé à la mâcher. Puis il s’est arrêté, en déclarant:

«Je ne veux pas que l’on me voie manger la niu mangaro, parce que sinon, les gens diront que je suis pauvre.»

La consommation des variétés traditionnelles est parfois encore perçue comme socialement stigmatisante, comme le signe que l’on n’a pas adopté un mode de vie «moderne». A contrario, la consommation d’aliments importés est vue comme une marque de modernité et de richesse.

Lors d’une autre enquête menée en 2010 sur l’île de Moorea, un agriculteur polynésien que j’interrogeais sur les variétés à bourre tendre et sucrée, connues ici sous le nom de «kaipoa», m’a dit :

«J’avais un cocotier kaipoa dans mon champ, mais j’ai fini par le couper… Pendant dix ans, je n’ai pas pu récolter un seul fruit : tous étaient volés et mangés par des enfants du voisinage!».

Ainsi, cette variété traditionnelle reste très appréciée par la jeune génération de Polynésiens, mais l’agriculteur n’est pas conscient de la rareté et de la valeur culturelle de cette ressource.

Un business juteux, mais trop peu de financement pour la recherche

Les facteurs sociaux et économiques qui influent sur la conservation de la diversité des noix de coco ont fait l’objet de discussions lors de deux congrès internationaux organisés en 2016 par la Communauté du cocotier pour l’Asie et le Pacifique (APCC) en Indonésie et par l’Institut central de recherche sur les plantes cultivées (CPCRI) en Inde.

Les discussions ont porté sur les contraintes et les avantages liés à la biologie du cocotier, sur ses liens entre conservation chez les paysans et conservation dans les collections institutionnelles, mais aussi sur les connaissances des agriculteurs en matière de biologie de la reproduction des plantes qu’ils cultivent; et enfin sur les dynamiques socioéconomiques à l’œuvre et les mesures politiques accompagnatrices.

Le Réseau international des ressources génétiques du cocotier (COGENT) fédères 41 pays producteurs, représentant plus de 98 % de la production mondiale de noix. Ses activités sont axées sur la conservation et l’amélioration des différentes variétés de cocotier. Le germoplasme (ressources génétiques) de la noix de coco est représenté par environ 400 variétés et 1 600 accessions conservées dans 24 banques de gènes. On appelle accessions les unités de base utilisées dans les banques de gènes.

Les institutions de nombreux pays du Sud ont créé de vastes collections au champ qui préservent une partie des ressources génétiques du cocotier. Environ 400 variétés et 1600 accessions sont ainsi conservées dans 24 collections réparties dans 23 pays. On appelle accessions les unités de base de ces collections, parfois appelées «banques de gènes».

Dans le cas du cocotier, chaque accession est généralement constituée de 45 à 150 palmiers, tous plantés sur un même site. Les variétés conservées sont répertoriées dans une base de données sur les ressources génétiques du cocotier et un catalogue mondial. Le COGENT travaille également sur le séquençage du génome du cocotier, dans le cadre d’une collaboration entre des organismes de recherche ivoiriens, français et chinois.

Malgré un marché mondial en pleine croissance, les producteurs de noix de coco sont souvent peu organisés et les investissements dans la recherche sur le cocotier restent très limités. Un investissement annuel de 3 à 5 millions de $ dans la recherche internationale publique serait pourtant suffisant pour répondre à la plupart des défis qui se posent pour la culture du cocotier. Mais les entreprises qui bénéficient du boom actuel du marché des produits du cocotier sont encore très peu impliquées dans le financement de la recherche.

 

Des cueilleurs de coco dansent entre les troncs des cocotiers au Ghana. Roland Bourdeix

Le cocotier est une plante pérenne, produisant des fruits toute l’année; il lui faut du temps pour se développer et produire. Les investisseurs, intéressés par des bénéfices rapides, sont souvent réticents à financer des programmes de recherche qui demandent parfois une dizaine d’années mais qui sont indispensables pour répondre efficacement aux défis de la recherche sur le cocotier.

Dans les pays du Sud, les 24 collections de cocotier affiliées au réseau COGENT ne sont pas dotées des ressources suffisantes. Les laboratoires manquent de budget, de main-d’œuvre, d’équipement et de formation pour mener les pollinisations manuelles nécessaires à la régénération du matériel génétique, et pour mettre en œuvre la collecte, la caractérisation et la reproduction des variétés précieusement conservées depuis plus d’une cinquantaine d’années.

Les compagnies commercialisant l’eau de coco ne feront fortune que tant que les cocotiers seront abondants et diversifiés. Et surtout, de nombreuses populations à travers le monde comptent sur cette ressource vitale, synonyme pour elles de sécurité alimentaire. Garantir l’avenir de la culture du cocotier devrait donc être une priorité pour tous ceux qui exploitent, consomment et apprécient la noix de coco.

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Par Roland Bourdeix, Senior Researcher, Cirad

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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