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Le président algérien Bouteflika (à droite) lors d'une rencontre avec le Premier ministre français, Manuel Valls. AFP/FEFERBERG
Le président algérien Bouteflika (à droite) lors d'une rencontre avec le Premier ministre français, Manuel Valls. AFP/FEFERBERG

L'Algérie, un pays qui se transforme en fossile

La santé déclinante du président Bouteflika symbolise l'état précaire dans lequel se trouve le pays.

J'étais sur la route de l'hôtel à l'arrière d'un taxi. Avant de grimper sur le siège arrière de la voiture de marque française cabossée, j'avais demandé au chauffeur de faire en chemin un arrêt de quelques minutes à la casbah d'Alger, la vieille ville classée au patrimoine mondiale de l'Unesco qui plonge vers la Méditerranée. Quand notre voiture s'est garée à l'entrée des ruelles sinueuses, le conducteur m'a guidé sur l'artère principale de la médina. Quelques minutes plus tard, alors qu'on s'apprêtait à faire demi-tour, je lui ai proposé de revenir au véhicule par une ruelle parallèle. Mal m'en a pris. 

«Non, il ne faut pas faire ça. On risque de se perdre et de ne jamais retrouver la sortie!»

«Mais, on a simplement à suivre la même direction et la rue principale est juste à côté», ai-je répondu.

«Non monsieur, il ne faut pas s'éloigner de la rue principale»

Le tabou Bouteflika

L'Algérie ressemble à un pays fossilisé où il ne faut en aucun cas s'écarter de la ligne tracée par l'Etat. À sa tête, le président Abdelaziz Bouteflika, dont l'état de santé demeure tabou dans le pays, mais qui lors de ses rares apparitions en public semble de plus en plus affaibli. Lors d'une rencontre en avril 2016 avec Manuel Valls, alors Premier ministre français, Abdelaziz Bouteflika avait eu toutes les peines du monde à articuler quelques mots devant les caméras. 

 

Une photo de la rencontre publiée sur le réseau social Twitter par l'équipe du Premier ministre français et peu à l'avantage du chef d'Etat algérien avait également déclenché la colère du gouvernement algérien. «Certaines indiscrétions révèlent même que durant la rencontre, le chef de l’Etat n’a pas prononcé ne serait-ce qu’un seul mot. Pis, l’image est tellement dégradante, que le site de la radio publique a décidé de donner une vieille image de la rencontre entre les deux hommes», avait rapporté le site d'information Algérie-Focus

«Les Algériens ne sont pas idiots. S'ils ne l'évoquent pas en public et encore moins devant la presse étrangère, ils connaissent l'état de santé du président. À Alger, tout le monde sait qui tire les ficelles du pouvoir, les habitants ont l'organigramme de l'Etat en tête», témoigne l'attaché d'un parlementaire local. Si la censure interdit de s'exprimer sur le sujet en public, les Algériens se lâchent en privé ou sur les réseaux sociaux, comme ces nombreux utilisateurs de Twitter qui comparent l'immobilité physique et politique du chef d'Etat à un «mannequin challenge», courte vidéo en vogue sur le web où les participants prennent une pose amusante pendant quelques secondes

 

Plus haut dans la sphère politique, une multitude de candidats, issus de l'armée ou du parti au pouvoir, le Front de libération nationale (FLN), prétendent déjà, dans l'ombre, à la succession d'Abdelaziz Bouteflika. Des luttes intestines qui paralysent le fonctionnement politique du pays. 

«Un incident gâche tout»

Un autre danger fragilise encore davantage l'Algérie, la chute du prix du baril de pétrole. Depuis deux ans, le pays a enregistré «une baisse vertigineuse de ses recettes pétrolières, passées de 67 milliards de dollars en 2013 à une prévision de 27 milliards pour 2016», peut-on lire dans l'édition du 27 novembre du magazine Jeune Afrique. Une conjoncture qui a poussé Alger à contracter un prêt de 900 millions d’euros auprès de la Banque africaine de développement. La crise économique pourrait enfin pousser Alger à diversifier son modèle économique dépendant de la rente pétrolière depuis plusieurs décennies. En 2015, les hydrocarbures représentaient 60% des recettes budgétaires de l'Etat.

C'est dans cette optique que le gouvernement algérien a organisé en grande pompe le Forum africain d'investissement et d'affaires du 3 au 5 décembre à Alger, qui devait mettre l'accent sur la nouvelle politique d'ouverture de l'Algérie sur le continent africain. L'évènement se tenait dans le flambant neuf centre de conférence Abdelatif-Rahal construit par un consortium chinois, aux dimensions gigantesques et au coût estimé à près d'un milliard de dollars. Mais l'opération de communication a buté sur les rivalités politiques. 

«L'image du pays était en jeu, sa stratégie aussi. S'il en avait une. Et voilà qu'un incident gâche tout. Le Premier ministre Abdelmalek Sellal, et son staff, ont quitté le centre international des conférences au moment où le président du Forum des chefs d'entreprise, Ali Haddad, allait prononcer son discours. La scène s'est déroulée sous le regard des participants et invités étrangers. L'évènement, qui devait donner une meilleure image d'une Algérie entreprenante, se transforme en flop», analysait le journal El Watan dans son édition du 5 décembre. 

Un accident de protocole, qui symbolise la paralysie du pays, provoqué de manière volontaire selon plusieurs médias algériens. Ces derniers pointent un clash entre le Forum des chefs d'entreprise et une partie du gouvernement. Un homme d'affaires important nous confie également en off que «ce sommet était de l'esbroufe. Le gouvernement algérien communique mais n'entreprend aucune vraie réforme pour encourager l'investissement»

La cérémonie d'ouverture du Forum africain d'investissement et d'affaires, le 3 décembre à Alger. Photo: RYAD KRAMDI / AFP

«Les vieux sont sclérosés»

Le discours de Kaci Ait Yala, le représentant à l'international des chefs d'entreprises algériens, est plus nuancé. «On sort du socialisme et on va vers le capitalisme. La transition n'est donc pas facile. Des chefs d'entreprises étrangers qui veulent investir ici se plaignent que les lois changent tout le temps, mais reconnaissent qu'il y a un vrai potentiel en Algérie. Notre combat est celui des jeunes, car les vieux sont sclérosés»

La Banque mondiale mesure chaque année au niveau mondial, grâce à son indice Doing business, la facilité de créer et de développer des entreprises locales. En 2016, l'Algérie était classée au 156e rang sur 190. Parmi ses handicaps, les nombreuses barrières douanières ou la difficulté à obtenir des prêts de la part des banques locales. 

«Oui il est difficile d'investir en Algérie, admet Medhi Omarouayache, président d'Algeria digital cluster, un groupement d'une trentaine de start-ups. La protection du marché national peut d'abord être un atout pour une jeune entreprise, mais dès qu'il faut se développer c'est plus difficile. On a l'impression que le gouvernement commence à entendre nos demandes mais est-ce que nous sommes vraiment écoutés? Je ne sais pas. Mais la chute du pétrole est une magnifique opportunité de voir les choses changer vite»

Grogne sociale

Une «opportunité» qui pourrait vite se transformer en grosse difficulté si l'Etat ne sort pas de son immobilisme. Face à la chute de sa manne pétrolière qui achète depuis des décennies la paix sociale grâce aux nombreuses subventions versées à la population, le gouvernement pourrait rapidement se trouver acculé. Les premières coupes budgétaires ont déjà soulevé la grogne d'une partie de la population. Une légère hausse du prix de l'essence et de certains produits alimentaires de base a déjà eu lieu. Des manifestations populaires ont eu lieu en novembre contre certaines de ces mesures

Il y a donc urgence à changer les choses de la part du gouvernement. 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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