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Loge maçonnique REUTERS / Regis Duvignau
Loge maçonnique REUTERS / Regis Duvignau

La franc-maçonnerie en Afrique noire

La méconnaissance en Afrique de la réalité de la franc-maçonnerie est souvent abyssale. L'ésotérisme est même associé à la pédophilie.

Franc-maçon! Le terme suscite d’emblée les sentiments les plus divers. En France, par exemple, ce thème fait régulièrement la Une des hebdomadaires d’information les plus sérieux. A l’évidence, le sujet fait vendre. Ce qui prouve qu’il intéresse les lecteurs, quelles qu’en soient les raisons. Et dans ce cas, une autre question peut être légitimement posée: pourquoi cet intérêt et quels en sont les ressorts? Eh bien, ce sont ces mêmes interrogations que l’on retrouve en Afrique subsaharienne.

Car là-bas comme ailleurs, la franc-maçonnerie passionne. Au sein d’une partie de la population, elle est même l’objet des fantasmes les plus fous. Mais ce qui frappe au premier abord, c’est qu’ici, un peu plus qu’ailleurs peut-être, la méconnaissance qui entoure cette question est abyssale. Et si l’on y ajoute la confusion plus ou moins entretenue autour des pratiques ésotériques, l’on comprend aisément pourquoi, dans certains pays, beaucoup associent volontiers ésotérisme, homosexualité, pédophilie…

Première loge en terre africaine

Or justement, contrairement à l’homosexualité dont beaucoup d’Africains pensent qu’elle a été importée d’Occident, la franc-maçonnerie, elle, est bien arrivée sur le continent noir par les Européens. C’est en effet en 1781, à Saint-Louis du Sénégal, que le Grand-Orient de France a créé sa première loge en terre africaine. A l’époque, les populations locales, qui étaient assujetties, ne pouvaient guère se retrouver dans ce type de «cercle». Et pour les colons, il s’agissait surtout de prolonger le mode de vie européen sous les tropiques.

Pendant toute cette période coloniale, quelques exceptions apparaîtront ça et là, sans que l’on puisse parler d’égalité, au sens même où l’entendent les francs-maçons qui, comme au Grand-Orient de France, se réclament de cet humanisme qui met l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres. Ainsi, selon le sociologue Bruno Etienne, qui fut aussi un éminent franc-maçon, l’Emir Abdelkader fut reçu maçon au Grand-Orient en signe de reconnaissance pour la protection qu’il accorda aux chrétiens de Damas, lors des massacres de 1860.

En Afrique subsaharienne, l’une des premières exceptions fut incarnée par Blaise Adolphe Diagne. Né indigène à Gorée, puis adopté par la famille Crespin, il fit de brillantes études avant de devenir fonctionnaire et d’être reçu franc-maçon au Grand-Orient, alors qu’il était en poste à la Réunion. Il fut ensuite le premier Africain à devenir député, puis ministre d’un gouvernement français. Mais pour l’Afrique francophone en particulier, ce n’est qu’à partir des indépendances, en 1960, que les Africains vont «s’emparer» de la franc-maçonnerie, en s’affranchissant quelque peu de la tutelle française.

Les obédiences s'installent

Dès lors, différentes obédiences vont voir le jour, exactement comme en France, avec des filiations très explicites. En France, il existe en effet plusieurs obédiences, dont les plus importantes sont: le Grand-Orient, la Grande Loge de France, la Grande Loge féminine de France, la Fédération du droit humain et la Grande Loge nationale française. Cette dernière ayant la particularité d’être la seule obédience reconnue par la Grande Loge unie d’Angleterre, héritière des premiers maçons anglais, et considérée historiquement comme l’obédience «mère» de la franc-maçonnerie mondiale.

Il est important de préciser que les obédiences ne sont que des fédérations de loge – la loge étant l’unité de base, qui regroupe en moyenne quelques dizaines de maçons–, qui fonctionnent en principe de manière démocratique. Ce qui découle notamment du fait que les francs-maçons se définissent comme des hommes libres dans des loges libres. Outre les inévitables questions de pouvoir, qui conduisent parfois à des scissions, les obédiences se différencient d’abord par la référence à Dieu, ainsi qu’à leurs orientations philosophiques et symboliques. Le théisme constitue par exemple l’une des principales raisons de la rupture entre le Grand-Orient de France et la Grande Loge unie d’Angleterre.

Tout cet héritage se retrouve donc aujourd’hui en Afrique, avec parfois des conséquences fâcheuses qui rajoutent à la confusion. C’est le cas par exemple de l’élitisme revendiqué de la Grande Loge nationale française, dont les dérives affairistes sont souvent dénoncées dans les médias. Certes, cette obédience n’a pas le monopole des scandales. Mais ses membres étant majoritairement proches des milieux d’affaires, ils sont aussi les plus susceptibles de dérives affairistes.

De l'élitisme aux fantasmes

En Afrique plus qu’ailleurs, l’existence même d’une telle maçonnerie dite «élitiste», ne peut que renforcer la confiscation du pouvoir, et son corollaire, l’accaparement des richesses. Evidemment, les médias se font plus l’écho de cet aspect de la franc-maçonnerie africaine  que de celle qui est plus ou moins conforme aux idéaux d’origine. Une autre conséquence de cet «élitisme maçonnique», c’est par exemple l’idée selon laquelle le népotisme et le clientélisme seraient dus à la franc-maçonnerie. Beaucoup finissent donc par penser que pour réussir, il faut impérativement être franc-maçon. C’est notamment à partir de là que naissent les fantasmes les plus fous.

La paranoïa vis-à-vis de la franc-maçonnerie, des «pères» des indépendances comme l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, tenait en partie à ces fantasmes. Les conséquences en furent dramatiques, puisque les francs-maçons furent très durement réprimés en Côte d’Ivoire, au Bénin ou encore à Madagascar. Et, dans ce dernier pays, c’est surtout au nom du catholicisme que l’ancien président Didier Ratsiraka avait interdit la franc-maçonnerie. Comme un peu partout à travers le monde, la franc-maçonnerie n’a jamais fait bon ménage avec les religions révélées. Ce qui n’est pas forcément le cas des animismes, qui subsistent encore sur le continent.

Et lorsque certains observateurs insistent sur l’attirance quasiment ontologique des Africains pour l’ésotérisme en général, et la franc-maçonnerie en particulier, ils oublient le succès du Da Vinci Code par exemple, et l’attrait de différentes formes d’ésotérisme au sein des populations occidentales. Certes, dans certaines régions d’Afrique, il existe encore des rites initiatiques, qui peuvent se rapprocher des pratiques maçonniques. Mais il ne s’agit pas là d’une spécificité, puisqu’on retrouve des rites similaires en Amérique latine par exemple.

En Afrique comme partout ailleurs, les raisons de l’attrait pour la franc-maçonnerie sont donc multiples; même si l’on constate là-bas, comme partout ailleurs, que certains entendent d’abord s’en servir comme d’un tremplin pour leur réussite sociale. Ce qui, bien entendu, nous éloigne des idéaux humanistes que revendiquent les francs-maçons. Mais en tout état de cause, que l’on soit maçon ou pas, il ne suffit pas de clamer son humanisme pour qu’il se concrétise au quotidien. Et en ce domaine comme dans bien d’autres, seuls le vécu et l’expérimentation individuels font foi.

Christian Eboulé  

 

Christian Eboulé

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