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Barrage à Abidjan dans le quartier d'Abobo de partisans de Ouattara Luc Gnago / Reuters
Barrage à Abidjan dans le quartier d'Abobo de partisans de Ouattara Luc Gnago / Reuters

Côte d'Ivoire: peut-on éviter la guerre?

Le pays est très près aujourd'hui de basculer dans la guerre civile. Et ni l'Union Africaine, ni l'ONU ne se sont données les moyens d'empêcher un bain de sang.

Les signes précurseurs d’une déflagration de grande ampleur s’accumulent. La Côte d’Ivoire va-t-elle basculer dans la guerre civile après une décennie de crise politico-militaire? Quelques éléments de réponses.

-  Pourquoi l’ONU craint une «guerre civile»?

La situation sécuritaire s’est brusquement dégradée cette semaine avec aux moins sept femmes abattues par des militaires fidèles au président sortant Laurent Gbagbo dans le quartier d’Abobo, au nord d’Abidjan.

Plusieurs centaines de femmes s’était réunies pour soutenir Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale comme le seul vainqueur du 2ème tour de la présidentielle, le 28 novembre. Selon l’ONU, les militantes pro-Ouattara, qui n’étaient pas armées, sont tombées sous les balles d’armes de guerre, des «mitrailleuses lourdes de calibre 12.7».

Depuis trois mois, les violences ont fait 356 morts, dont 50 la dernière semaine, auxquels s’ajoutent maintenant les femmes martyrs d’Abobo. Ces derniers assassinats marquent un tournant. D’où le ton alarmiste de l’ONU.

- Comment en est-on arrivé là?

Les violences actuelles  sont les conséquences d’une grave crise post-électorale.

Ouattara a été déclaré vainqueur du 2ème tour, avec 54,1% des voix, par la Commission électorale le 2 décembre. Mais le conseil constitutionnel annule plus d’un demi-million de suffrages dans le nord, en raison d’irrégularités présumées, et proclame Gbagbo vainqueur avec 51,45% des voix. La quasi-totalité de la communauté internationale, dont l’ONU qui a certifié le scrutin, reconnaît pourtant très vite Ouattara comme seul vainqueur.

Mais Gbagbo refuse de partir et défie le monde. Il donne rapidement la mesure de sa détermination: le 16 décembre, ses forces répriment dans le sang des manifestants pro-Ouattara qui marchaient vers la Radio-Télévision.

Il se moque des ultimatums, notamment celui lancé par le président Nicolas Sarkozy, exigeant son départ. Il écarte d’un revers de main toute menace d’une intervention armée ouest-africaine. Son entourage se fait menaçant, rappelant que la Côte d’Ivoire accueille sur son sol des millions d’étrangers venant de toute l’Afrique de l’Ouest et qui pourraient être de faciles bouc-émissaires…

Et surtout l’armée lui reste fidèle. Arme au pied, il reste donc vissé à son fauteuil présidentiel.

- Les sanctions internationales ont-elles un effet sur le régime Gbagbo?

Pour Washington, le régime Gbagbo est «à court de ressources» financières. Le carburant se fait de plus en plus rare, les denrées sont plus chères sur les marchés et le système bancaire est quasiment paralysé. Les opérations bancaires se font désormais à la main et sont donc très lentes. Les transferts d’argent, notamment de l’étranger, sont quasiment impossibles. Des PME ne peuvent plus payer leurs salariés.

Fin février, certains fonctionnaires ont toutefois perçu leur salaire. Mais il était difficile de savoir si tout le monde avait été payé. Si le régime Gbagbo ne peut plus payer les fonctionnaires à Abidjan, ainsi que les militaires et policiers, le rapport de force risque de basculer…

Nul doute que Gbagbo s’est constitué de solides réserves. La Côte d’Ivoire est le premier exportateur mondial de cacao et les recettes du pétrole/gaz ont même dépassé ces dernières années celles de la fève… Mais combien de temps pourra-t-il durer ainsi? 

Quelle est la situation humanitaire?

Depuis le 24 février, les violences ont poussé quelque 200.000 habitants à fuir le quartier d’Abobo, qui est avec 1,5 million de personnes le plus peuplé de la capitale économique ivoirienne (5 millions d’habitants). Les cadavres ne sont pas ramassés. Les risquent d’épidémies sont grands.

Fait nouveau, les affrontements entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara se sont étendues ces derniers jours à plusieurs quartiers: Anyama, Treichville mais aussi Yopougon, Cocody et Adjama. La situation est quasi insurrectionnelle à Abidjan. Les barrages des deux camps se multiplient dans les rues.

Selon le HCR, quelque 70.000 Ivoiriens ont trouvé refuge au Liberia voisin, un pays très pauvre qui se relève avec peine d’une guerre civile. Le nombre des réfugiés a bondi de 80% cette dernière semaine en raison de combats dans l’Ouest ivoirien, les plus graves depuis 2004.

Dans cette région instable, les agences humanitaires ont dû restreindre fortement leurs activités.

De plus, depuis le 28 février, l’électricité et l’eau ont été coupées dans le nord du pays, contrôlé par les ex-rebelles des Forces nouvelles. La vie quotidienne des populations est encore plus difficile. Et les centres de santé et les hôpitaux sont touchés de plein fouet. A terme, cette situation favorisera les épidémies.

Pourquoi Gbagbo ne veut rien lâcher?

Avant le scrutin, de nombreux observateurs affirmaient qu’il n’organiserait la présidentielle, sans cesse reportées depuis 2005, que lorsqu’il serait sûr de la gagner. Il a joué mais il a perdu, ayant sans doute sous-estimé l’important report au second tour des voix de l’’électorat d’Henri Konan Bédié, l’ex-président à l’origine du concept désastreux d’ «Ivoirité», vers Ouattara.

De nombreux électeurs ont préféré donner leur suffrage à l’ennemi d’hier, le nordiste Ouattara plutôt qu’à Gbagbo, coupable à leurs yeux de la «décennie perdue» de la Côte d’Ivoire.

Si le pays reste le pays le plus riche de l’Afrique de l’Ouest francophone, comptant à lui seul pour 40% de la richesse de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa), une grande partie de la population vivote, la part des habitants vivant sous le seuil de pauvreté ne cesse de croître.

Si aujourd’hui, Gbagbo ne veut rien lâcher, c’est qu’il veut croire … qu’il a gagné. Ses proches affirment que les Forces nouvelles ont intimidé l’électorat du nord et qu’ils ont bourré les urnes. Et qu’il était donc logique d’annuler ces suffrages.

Mais le clan Gbagbo sait aussi que la Cour pénale internationale (CPI) surveille ses agissements, actuels mais aussi passés. Et la «décennie perdue» a été bien sombre d’un point de vue des droits de l’Homme, avec notamment les tueries perpétrées par les fameux «escadrons de la mort».

L’ex-président libérien Charles Taylor et l’ancien vice-président congolais Jean-Pierre Bemba, hier encore tout-puissant, sont derrière les barreaux de la CPI. La justice internationale, ce n’est pas que pour les autres… D’où cette course en avant.

Pourquoi l’UA est-elle impuissante?

La grande nouveauté aurait été que l’organisation panafricaine fasse preuve d’efficacité. Elle s’est dans un premier temps alignée sur le reste de la communauté internationale, demandant à Gbagbo de partir.

Mais semaines après semaines, les divergences sont apparues, notamment entre le Nigeria, partisan d’une intervention militaire, et l’Afrique du Sud plus conciliante avec Gbagbo.

En outre, pour les autocrates du continent, dont certains sont au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle, la crise ivoirienne ne doit pas s’exporter. Et surtout pas chez eux.

Ces autocrates ayant souvent d’importantes ressources financières grâce au pétrole ou étant des alliés fidèles de la lutte contre al-Qaida et donc intouchables pour les Occidentaux, l’UA est paralysée entre ses généreux principes et la «realpolitik».

Addis Abeba est muette sur la crise ivoirienne, comme elle est d’ailleurs muette sur les Révolutions dans le monde arabe ou le chaos libyen.

Pourtant, «l'Union africaine n'a pas le droit à l'échec en Côte d'Ivoire», selon la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). «Tout autre résultat constituerait un blanc seing aux aventures antidémocratiques aux portées conflictuelles sur l'ensemble du continent», a averti Sidiki Kaba, président d'honneur de la FIDH. 

L’issue de la crise ivoirienne sera en effet déterminante pour l’avenir de la démocratie en Afrique, vingt ans après le «discours de la Baule» et le tsunami démocratique du début des années 90.

-  Peut-on encore éviter la guerre civile?

Oui, en renforçant encore et toujours la Mission de l’ONU (ONUCI) sur place. Si elle dispose de près de 10.000 hommes, elle attend toujours un renfort de 2.000 autres.

Pour la FIDH, «L'ONUCI doit être immédiatement renforcée dans ses capacités d'action  et montrer une attitude pro-active plutôt que défensive».

Pour International Crisis Group (ICG), il faut absolument «veiller à ce que l’ONUCI ne tolère aucune obstruction à ses déplacements et n’hésite pas à faire usage de la force proportionnée pour protéger des civils en danger immédiat de violence, dans la limite des ses moyens» et qu’elle effectue un «déploiement préventif de patrouilles armées dans les localités les plus exposées» aux violences.

Les Nations-Unies jouent leur crédibilité en Côte d’Ivoire: il faut éviter à tout prix la répétition d’un scénario à la rwandaise, avec des Casques bleus spectateurs impuissants du dernier génocide du XXème siècle.

Adrien Hart

Photo: Barrage à Abidjan dans le quartier d'Abobo de partisans de Ouattara Luc Gnago / Reuters

 

 

 

 

 

 

 

Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

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