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Le train a déraillé dans la ville d'Eseka, le 21 octobre. STRINGER / AFP
Le train a déraillé dans la ville d'Eseka, le 21 octobre. STRINGER / AFP

«On a l'impression que Bolloré veut faire du conducteur du train un bouc émissaire»

Le déraillement d'un train à Eseka, le 21 octobre, a fait au moins 79 morts au Cameroun.

La catastrophe ferroviaire d'Eseka, dans laquelle au moins 79 personnes ont péri après le déraillement d'un train vendredi 21 octobre, a choqué le Cameroun. Eric Melet, le président de Bolloré Africa Railways, l'exploitant de la ligne de chemin de fer reliant Yaoundé à Douala où s'est produit l'accident, a déclaré à Reuters que la vitesse excessive du train était la cause du déraillement, sans préciser pourquoi le train avait dépassé sa vitesse maximale.

«L'élément de vitesse en approche de la gare est clairement un incident qui a dû avoir un lien avec le déraillement. Après il y a beaucoup de paramètres qui peuvent jouer sur une voie de chemin de fer (...) qui doivent être analysés précisément avant de pouvoir en dire plus», a-t-il ajouté.

Deux enquêtes, interne et judiciaire, ont été ouvertes pour déterminer les causes de la catastrophe et les responsabilités des acteurs engagés. Mais si, ces investigations permettront d'en savoir plus sur les facteurs qui sont à l'origine du déraillement du train, des survivants de la catastrophe et des observateurs locaux pointent certains manquements de Camrail, la compagnie ferroviaire camerounaise gérée par le groupe Bolloré depuis 1999.

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Un tiers des salariés licenciés

Jean-Marc Bikoko, président de la Centrale syndicale du secteur public du Cameroun (CSPCAM), accuse «la vétusté du matériel» d'être à l'origine de l'accident. «En 1999 quand la Camrail a été concédée à Bolloré, beaucoup de syndicalistes, qui étaient aussi des techniciens, ont été virés. Ils n'ont jamais été remplacés et l'entretien des voies et du matériel est depuis insuffisant. Il y a de nombreuses pannes. On a aujourd'hui l'impression que le groupe Bolloré et le gouvernement veulent faire du conducteur du train un bouc émissaire», nous confie t-il.

Dans un article datant de 2007 et intitulé «Ports, rails, plantations, le triste bilan de Bolloré au Cameroun», le mensuel Le Monde Diplomatique notait qu'en moins de 10 ans de concession, le groupe de l'industriel français avait licencié un tiers des 3.600 salariés de la Camrail. «En conséquence, ces dix années ne furent pas de tout repos pour les leaders syndicaux de Camrail qui durent subir des infiltrations patronales, des mutations forcées, des licenciements punitifs et même, pour certains, des mois d’emprisonnement», ajoutait Le Monde Diplomatique.

Aujourd'hui, c'est le sort du conducteur du train numéro 152 de Camrail qui inquiète. «On cherche un moyen de le contacter pour le défendre. Les camarades syndicalistes qui travaillent à Camrail nous ont affirmés que le train avait déjà connu des problèmes techniques et que le conducteur l'avait signalé», affirme Jean-Marc Bikoko.

«Notre wagon était surchargé»

Le train qui reliait la capitale Yaoundé à la ville de Douala était surchargé lors de son départ en gare. Pour répondre à un afflux massif de voyageurs provoqué par l'effondrement d'un pont sur le trajet routier entre les deux villes, Camrail avait ajouté huit wagons à ce train, qui n'en comporte que neuf habituellement. 

Eric Melet, le président de Bolloré Africa Railways, a confirmé cette décision tout en ajoutant que cette forte hausse du nombre de passagers avait été autorisée par les autorités. Mais en plus d'avoir vu leur nombre quasiment doublé, les wagons du train de la Camrail étaient complètement bondés à leur départ de la gare de Yaoundé, selon les dires de voyageurs.

«Beaucoup de gens ont payé leur ticket dans le train et non au guichet comme d'habitude et n'étaient donc pas enregistrés. Moi j'ai voyagé assis par terre alors que j'avais pris un ticket VIP. Mais même notre wagon VIP était surchargé», témoigne Prestige, un survivant de l'accident.

Très vite une fois le train en marche, des passagers remarquent alors une odeur de caoutchouc brûlé. «Après la sortie au niveau du troisième tunnel, on a senti une odeur de brûlé, et on a même fait ce commentaire dans le wagon entre passagers. Des gars de Camrail nous ont confiés après l'accident que le train avait un problème de frein, et que cela était connu de la compagnie», poursuit Prestige, qui habite à Douala et fait régulièrement le trajet.

La défection des "voitures chinoises"

Dans les médias camerounais, plusieurs témoins ont affirmé avoir senti cette odeur de caoutchouc brûlé avant l'effroyable déraillement. Jean-Marc Bikoko, le président du CSPCAM, affirme lui aussi que le conducteur du train a appelé la gare pour signaler que ses freins ne fonctionnaient plus, avant que le train ne déraille. «Certains survivants parmi les passagers affirment avoir été surpris de voir le train rouler subitement à vive allure y compris dans les virages», ajoute t-il.

Un employé de la compagnie Camrail, qui n'a pas dévoilé son anonymat par mesure de sécurité, a également confié à la radio RFI:

«Dès l'acquisition des nouvelles voitures, celles qu'on appelle "voitures chinoises"… leur système de freinage n'est pas compatible avec celui que nous avons dans nos locomotives en service. Lorsqu'on s'est rendu compte que les voitures chinoises mises entre elles exclusivement connaissaient des problèmes de freinage, on a trouvé la technique d'associer les anciennes voitures françaises dans les rames pour assurer un meilleur freinage (...) Tout le monde le sait, la hiérarchie aussi. J'espère tout simplement qu'on ne va pas sacrifier l'équipe de conduite de ce train parce qu'ils n'y sont pour rien. Ils ne sont pas des décideurs. Ils obéissent aux ordres et c'est la hiérarchie qui les donne».

Un journaliste indépendant camerounais nous a confié que les employés de Camrail «ont reçu des menaces» de la part de leur dirction après que l'un d'entre eux ait fait ces révélations à RFI.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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