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Alimou Sow à Paris, octobre 2011. DR
Alimou Sow à Paris, octobre 2011. DR

Alimou Sow, «de la brousse à la Toile»

Rencontre avec un jeune blogueur guinéen qui a surmonté tous les obstacles matériels pour tenir son blog «Ma Guinée Plurielle».

Alimou Sow voulait écrire. Il mourrait d’envie de raconter les «scènes de vie» quotidiennes des habitants de Conakry, les Conakrykas. Rien ne présageait que ce Guinéen de 31 ans, cet enfant peul du village de Pountougouré, ne devienne blogueur. Mais Alimou n’est pas du genre à laisser tomber à la première difficulté. En s’accrochant à son rêve, il a pu devenir une voix de la Guinée de plus en plus suivie sur la Toile par la diaspora. A l’automne, il intègre la rédaction parisienne de Radio France Internationale (RFI) pour deux mois. Une nouvelle étape pour ce blogueur obstiné.

«Être blogueur à Conakry, c’est vraiment laborieux»

Quand il découvre le projet Mondoblog de RFI qui vise à recruter des blogueurs francophones du monde entier, il n’hésite pas une seconde et se porte candidat. Il est alors sélectionné pour ouvrir son blog «Ma Guinée plurielle» sur cette nouvelle plate-forme. Mais tout reste encore à faire, car alimenter un journal en ligne depuis la Guinée relève du parcours du combattant dans un pays qui compte seulement 90.000 internautes. Dans l’appartement de son oncle, où il vit, Alimou doit faire face à deux aléas quelque peu gênants: la défaillance de l’alimentation en électricité et de la connexion Internet.

«A Conakry, l’électricité est fournie un jour sur trois dans le meilleur des cas, parfois un jour sur cinq. Non seulement la connexion Internet est de très mauvaise qualité, mais elle coûte très chère. Parfois, ça me prend 40 minutes pour ‘uploader’ [télécharger] une photo de quelques kilos octets. Quand je ne suis pas dans un cybercafé, il m’arrive de me positionner en hauteur, dans mon appartement, pour mieux capter le réseau», raconte-t-il, presqu’amusé de cette situation cocasse.

Le sésame des réseaux sociaux

Alimou se raccroche aux possibilités que lui offre la technologie. Elle est presque vitale pour lui. «Je suis un peu un geek», avoue-t-il, sans prendre la peine de préciser qu'il veut dire être un amateur des nouvelles technologies. Cet enfant de la génération Internet est l’un des seuls blogueurs à Conakry. «J’en connais un autre, Fodé Kouyaté, qui est aussi sur Mondoblog, mais autrement il y a vraiment très peu de blogueurs actifs en Guinée», ajoute-t-il. Internet lui permet de sortir de cet isolement, et en particulier les réseaux sociaux. Un réel point de contact avec le monde extérieur, et lointain:

«Une fois, un journaliste du New York Times, Howard French, s’est rendu à Conakry et a twitté ‘y’a quelqu’un ici?' J’ai répondu, et je l’ai rencontré», évoque-t-il encore étonné de cette rencontre.

Sans Twitter et Facebook, il n’aurait jamais pu réaliser son rêve, intégrer pour un temps la rédaction de RFI à Paris. Les réseaux sociaux ont permis à Alimou de tisser des liens avec son lectorat, principalement composé d’étudiants guinéens en France ou au Maroc et de la diaspora aux Etats-Unis. Grâce à leur mobilisation, il a même pu financer son voyage en France. L’une de ses lectrices a parlé de son projet à des médias guinéens basés aux Etats-Unis: GuinéeView, et Médias d’Afrique. Séduits, ils ont diffusé des messages pour collecter des fonds pour Alimou. Il récolte alors 1.000 dollars, à quoi il ajoute toutes ses économies et le soutien financier d’un ami en Anglola. Il parle de cet épisode avec beaucoup d’émotions:

«Cet élan de solidarité m’a touché profondément. D’autant plus que les gens qui ont participé ne me connaissent pas. Ils ont eu confiance en ce que je fais. Certains m’ont dit que mon blog était comme une passerelle entre le pays où ils vivent et la Guinée.»

Les «tracasseries des Conakrykas»

Ses lecteurs ont surement été captivés par l’humour et le style des billets du blog d’Alimou sur les petites contrariétés quotidiennes des Guinéens de la capitale. A l’image de sa chronique rocambolesque «Dans le fièvre de la fête, on perd la tête», où il raconte sa mésaventure dans un taxi bondé qui tombe en panne à tous les carrefours et s’arrête à une station:

«Le taximan lui dit que le réservoir est dans le coffre de la voiture, un bidon de 20 litres. D’une main le pompiste ouvre le coffre qui se referme aussitôt, les amortisseurs ayant foutu le camp depuis belle lurette. De l’intérieur, je mets ma main droite pour l’aider à le soutenir. Au moment de refermer, j’étais distrait par une nouvelle montée de fièvre entre le taximan et les passagères. Pan! Le pompiste referme la portière sur quatre de mes doigts coincés sur les bords. Je pousse un cri strident. Le chauffeur, le pied toujours sur sa pédale, sort la tête et crie au pompiste qu’il a coincé les doigts de quelqu’un. Celui-ci prend au moins 15 secondes pour rouvrir, une éternité pour moi! Le chauffeur se confond en excuses en voyant mes doigts aplatis et sanguinolents. Les femmes, restées sur place, se bornent à pousser des  ‘Eh !’ et des ‘Ah !’. La ‘panthère’ me reproche même d’avoir posé ma main où il ne fallait pas. Je reste coi, en dépit de la douleur lancinante.»

La satire sociale lui réussit, et il ne veut pas s’attribuer d’autre rôle que celui de compter ces saynètes délicieuses.

«Les Guinéens sont habités par la politique. Tout le monde ne parle que de ça. Quand on parcourt les journaux, on se rend compte à quel point cet ethnocentrisme est en train de miner le pays. Moi, je n’écrirais pas sur la politique.»

Il n’en garde pas moins un regard très affuté sur la société dans laquelle il vit. Pour lui, la Guinée est «une jachère inexploitée dans tous les domaines». La presse est très prolixe, mais elle manque cruellement de qualité, en partie à cause du manque de formation. Il explique à quel point le journalisme, le métier qu’il veut tant exercer, est perçu comme un gagne-pain comme les autres, et même une voie de garage:

«Quand t’as pas de boulot, tu fais journaliste, si tu sais bien parler ou tu connais des patrons de presse».

S’il reconnait le sérieux de certains journaux, comme le Lynx ou la Lance, les hebdomadaires les plus lus dans le pays, il continue à penser qu’il n’y a pas vraiment de modèle de référence pour apprendre ici. C’est pourquoi il s’est mobilisé pour aller se former à RFI, un média qui l’a accompagné toute sa vie.

RFI, mon rêve

«RFI, c’est une amie intime. Quand j’étais petit, dans mon petit village de Guinée, je prenais le transistor de mon papa, et je me sauvais dans la brousse pour écouter RFI toute la journée, et même la nuit parfois. Je rêvais de parler français comme eux. C’était un rêve de mettre un visage sur les voix que j’entendais», confie-t-il, les yeux brillants.

Aujourd'hui, la prose vive et pétillante d’Alimou n’a rien à envier à celle de ses homologues français. Certains lui ont même suggéré de rassembler ses chroniques pour les publier. Pour l’instant, rien n’est fait. Si ce mordu de technologie qui avoue fouiner sur les sites pour voir les derniers gadgets à la mode rassemble ses chroniques, ce sera dans un «blook» ou un «blouquin», c’est selon.

«Je m’en vais apprendre», a-t-il expliqué à ses parents, des «ruraux qui n’ont pas été à l’école française», et qui ne savent pas ce qu’est un blogueur. Quand son oncle de Conakry danse avec d’autres membres de sa famille, après avoir entendu le nom d’Alimou à la radio, on peut dire que le pari de «l’enfant du village» de Pountougouré est d’ores et déjà réussi.

Fanny Roux

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