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Bar Chocolat in Clifton Village by heatheronhertravels via Flickr CC.
Bar Chocolat in Clifton Village by heatheronhertravels via Flickr CC.

Le goût amer du chocolat

Les chocolats si appréciés des Occidentaux sont parfois produits au prix du travail forcé des enfants d’Afrique de l’Ouest. Enquête.

Pendant Halloween, on estime que 36 millions d’enfants costumés partent en vadrouille à la recherche d’une bonne frayeur et de sacs de bonbons. Heureusement pour eux, plus de la moitié des ménages américains distribueront des chocolats, à la grande joie également de cette industrie qui devrait gagner des centaines de millions de dollars à Halloween cette année. Mais ce qu’ignorent peut-être les consommateurs à la fête c’est que nous nous offrons des douceurs aux dépens du travail forcé et du travail des enfants en Afrique de l’Ouest.

Les esclaves du chocolat

La plus grande partie des chocolats est produite à base de cacao cultivé dans des conditions de travail douteuses. En fait, le recours à l’esclavage a joué un rôle crucial dans la production de cacao à grande échelle pendant des siècles, à l’instar d’autres types de cultures requérant une main d’œuvre abondante, comme le coton et le tabac.

Si sur le papier l’esclavage a été aboli dans le monde entier, il existe encore de graves abus dans les plantations de cacao. Ces problèmes persistent dans les pays d’Afrique de l’Ouest tels que le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Ghana, la Guinée et le Nigéria, qui à eux tous produisent près de 70% du cacao mondial.

Le Département d’État américain estime que rien qu’en Côte d’Ivoire (productrice de plus de 40% du cacao mondial), plus de 100.000 enfants travaillent dans «les pires conditions de travail des enfants possibles» et qu’au moins 10.000 enfants sont victimes du trafic d’êtres humains et d’esclavage.

L’industrie du chocolat est parfaitement consciente de tous ces problèmes. En 2001, sous la pression de groupes d’observation et du gouvernement américain, les grands producteurs de chocolat ont signé le Harkin-Engel Protocol (pdf).

Ce protocole rassemblait les acteurs du secteur, les gouvernements ouest-africains, les syndicats et les organisations non-gouvernementales dans un accord international visant à mettre un terme aux pires formes de travail des enfants dans la culture du cacao.

Cet accord demandait aux entreprises productrices de chocolat de reconnaître le problème publiquement, de mettre en place des plans d’action et des moyens de faire des rapports sur les conditions de travail et de développer et d’instaurer des normes de certification au niveau des exploitations afin de garantir la protection de la main d’œuvre.

Si cet accord a débouché sur de petites améliorations dans le secteur, les plus grandes entreprises chocolatières se sont traînées à une allure de limace au cours des dix dernières années.

Hershey’s, qui domine le marché du chocolat américain (42,5%), est systématiquement mal noté par Green America, Global Exchange et le International Labor Rights Forum pour son absence de toute velléité d’avoir recours à des systèmes d’organismes indépendants pour enquêter sur et empêcher le travail forcé, le trafic d’êtres humains et le travail des enfants.

Le rapport de 2011 «Still Time to Raise the Bar: The Real Corporate Social Responsibility Report for the Hershey Company [Il est encore temps de relever la barre: le vrai rapport de responsabilité sociale d’entreprise de Hershey]» montre le retard de l’entreprise par rapport à tous les autres grands producteurs de chocolat dans le domaine des normes établies par le Harkin-Engel Protocol.

Mars, Kraft et Nestlé se sont au moins publiquement engagés à acheter du cacao issu du commerce équitable et certifié par un organisme indépendant pour certains de leurs produits. Il convient de ne pas oublier cependant qu’ils sont encore très en retard en ce qui concerne le soutien total du chocolat à l’origine éthiquement irréprochable—Green America attribue (pdf) à Mars, Kraft et Nestlé un D, à comparer avec le F de Hershey’s.

Concrètement, que peut-on y faire?

Tout d’abord, pour Halloween choisissez des chocolats répondant à des normes de production éthiques. J’ai dressé une liste complète de chocolats de Halloween issus du commerce équitable, avec des comparaisons de prix et des recommandations sur les endroits où les acheter sur mon blog Bittersweet Notes. Ces chocolats sont bons pour les enfants, enveloppés individuellement et abordables pour tout un éventail de budgets. Mais surtout, ils sont élaborés à partir de chocolat issu du commerce équitable et peuvent se substituer aux marques plus connues.

Il n’est pas si aisé de passer aux chocolats issus du commerce équitable. Ceux-ci sont difficiles à trouver dans les magasins où la plupart des Américains font leurs achats, et souvent les enfants rechignent à accepter des friandises qu’ils ne reconnaissent pas.

S’il s’avère que vous ne pouvez vous les offrir ou que vous ne trouvez pas les chocolats de ma liste, optez alors pour des produits de Mars, Kraft ou Nestlé afin d’encourager leurs premiers efforts de soutien du commerce équitable. Souvenez-vous que selon l’International Cocoa Organization, seul 0,1% du chocolat vendu est certifié commerce équitable, il y a donc de grandes chances que votre chocolat ne le soit pas à moins que cela ne soit explicitement exposé sur l’emballage.

Ensuite, demandez aux grandes entreprises productrices de chocolat de faire des efforts. Si vous êtes pour le chocolat éthique, contactez les fabricants—Hershey's, Mars, Kraft, Nestlé—derrière vos marques préférées pour leur faire part de votre avis sur la question.

Enfin, apprenez-en plus et faites passer le message. Faites votre propre éducation et celle des autres sur la question. Partagez cet article et d’autres dans la même veine. Si vous aimez les films, regardez The Dark Side of Chocolate. Si vous êtes un rat de bibliothèque, lisez le livre de Carol Off, Bitter Chocolate: The Dark Side of the World's Most Seductive Sweet ou celui d’Órla Ryan Chocolate Nations: Living and Dying for Cocoa in West Africa.

Ce recours historique à l’esclavage pour la culture du cacao nous a permis de profiter d’un produit de luxe à des prix au rabais, et nous a donné le sentiment outré que le chocolat se doit d’être bon marché. Il est dans l’intérêt des entreprises d’aujourd’hui de garder les prix, et subséquemment la transparence de leurs activités, à un niveau aussi bas que possible. Après tout, elles ne font que satisfaire notre appétit pour un chocolat à bas prix.

Réhabiliter le chocolat

Le système qui nous permet d’obtenir du chocolat est faussé. Les économies de pays en développement tout entières dépendent des cours du cacao, les traders font des paris risqués sur cette matière première et des millions de vies sont mises dans la balance.

Pour Halloween, les consommateurs privilégient généralement la quantité au détriment de la qualité, ce qui fait de cette fête la plus importante en termes de volume de chocolat vendu aux États-Unis, mais seulement la quatrième en termes de revenus. Peut-être économise-t-on quelques sous sur notre junk food, mais à quel prix?

Certes, nous ne résoudrons pas ces problèmes uniquement grâce à nos choix d’achats sur une seule journée. Pourtant, Halloween représente l’opportunité de transmettre à des millions de personnes, y compris à des enfants, le message que nous devons insister pour tirer de meilleurs résultats à la fois de l’industrie du chocolat et de nous-mêmes.

Nous avons tous nos préférences en termes de chocolat, des confections produites en masse aux bouchées des chocolatiers en passant par les barres artisanales qui mettent en valeur les innombrables et délicieuses vertus du chocolat. À tout moment et quelle que soit la nature de ce que nous mangeons, il est essentiel de prendre en compte le coût humain de notre consommation.

Les mouvements militant pour l’amélioration de la qualité de notre alimentation nous ont appris que grâce au développement de relations saines, la nourriture peut être à la fois bonne pour nous et pour ceux qui la produisent. Nous devrions adopter les mêmes standards pour le chocolat.

Carla Martin est doctorante en études africaines et afro-américaines à l’université de Harvard. Elle est l’auteure du blog Bittersweet Notes, projet de recherche open source sur le chocolat, la culture et la politique de l’alimentation. Suivez la sur Twitter et Facebook.

Traduit par Bérengère Viennot

Carla Martin

The Root

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