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Un pêcheur prépare ses files sur le fleuve Ubangui, le 1er janvier 2016. ISSOUF SANOGO / AFP
Un pêcheur prépare ses files sur le fleuve Ubangui, le 1er janvier 2016. ISSOUF SANOGO / AFP

Il faut protéger les petits pêcheurs africains qui apportent beaucoup à l'économie

Les petits pêcheurs sont des acteurs sous-estimés de l’économie africaine au détriment de la pêche industrielle.

En Afrique de l’Ouest, près de 7 millions de personnes dépendent directement des pêcheries locales. Si celles-ci ont longtemps constitué un secteur attractif, elles doivent aujourd’hui faire face à de nombreux défis, dont la surpêche et la pêche illégale.

Les communautés vivant traditionnellement de cette activité se sont ainsi enfoncées dans la pauvreté, nombre de personnes se retrouvant avec moins d’un dollar par jour pour survivre. Or ces pêcheries contribuent à hauteur de 3 milliards de dollars par an aux économies africaines.

Mais la surexploitation des ressources halieutiques – induite par une pêche industrielle intense dans les années 1970 et des pratiques de pêche illégale conduites par des vaisseaux européens et asiatiques – a provoqué l’écroulement des stocks au large des côtes ouest-africaines. Et la pression se maintient sur cette région où la concurrence entre les grandes pêcheries du monde entier fait rage.

Les populations les plus touchées par cette situation vivent sur les côtes; pour elles, le poisson représente à la fois un moyen de se nourrir et de gagner sa vie. Selon la FAO, les communautés de cette zone consomment en moyenne 17,5 kilos de poisson par an et par personne. Mais en réalité, cette consommation individuelle s’élève à 35 kilos, selon les bases de données de Sea Around Us. Ce qui signifie que ces habitants ont assez de poisson pour couvrir leurs besoins en protéines.

C’est la raison pour laquelle il est crucial de protéger et de soutenir ces pêcheries traditionnelles d’Afrique de l’Ouest.

Un rôle sous-évalué et sous-apprécié

L’importance des pêcheries locales, ou des pêcheries de petite taille, est sous-estimée du fait que leurs prises ne sont pas correctement déclarées. En conséquence de quoi, les revenus qu’elles génèrent ne sont pas pris en compte à leur juste valeur. Et si on peut évaluer leurs poids en observant les marchés locaux, celui-ci n’apparaît presque jamais dans les statistiques officielles.

Pour chaque kilo de poisson pêché et déclaré, un autre kilo échappe à la comptabilité des autorités. Nous sommes arrivés à cette conclusion après cinq années d’enquête sur place. Le fait que tout le poisson pêché ne soit pas déclaré pose un problème, car sa valeur passe ainsi inaperçue. Cela explique que les pêcheries traditionnelles ne soient pas considérées comme des acteurs économiques dignes de ce nom. Et le fait qu’elles procurent les protéines nécessaires aux habitants est pareillement ignoré.

Pendant la crise provoquée par le virus Ebola en Sierra Leone, le ministère de la Pêche avait souligné que la consommation de poisson avait augmenté. Les gens y voyaient en effet le moyen le plus sûr de consommer des protéines animales. Mais les chiffres officiels n’ont pas reflété cette réalité, donnant ainsi l’impression que la consommation de poisson n’avait pas joué le rôle d’alternative pour éviter de consommer de la viande de brousse contaminée. Une étude a pourtant montré que la tendance à préférer le poisson à la viande était bien réelle. Une telle situation ne va pas dans le sens d’une promotion des petites pêcheries.

Ce qui est ici le plus à déplorer, c’est que des décisions importantes soient prises dans l’ignorance de ce qui se passe sur le terrain. Le rôle des petites pêcheries étant sous-estimé, les gouvernements agissent souvent au détriment des petits pêcheurs. On peut citer, par exemple, le fait d’autoriser toujours plus de gens à pêcher ; de subventionner toujours davantage la pêche et, enfin, de donner la priorité aux gros bateaux de pêche.

Un navire pratiquant la pêche illégale intercepté dans les eaux de Sierra Leone. Reuters

Du côté des gros poissons

Les grands navires de pêche posent deux types de problème. Ils exercent premièrement une pression accrue sur des réserves halieutiques déjà surexploitées, empêchant les stocks de se reconstituer. Ensuite, les revenus générés par ces prises n’atterrissent pas dans les coffres des États concernés. Des navires en provenance de Chine et d’Europe ont ainsi pêché sur une période de 10 ans pour 8,3 milliards de dollars de poissons dans la région. Seule une petite fraction – 0,5 milliard de dollars – ayant bénéficié aux économies locales.

De plus, on estime que des réserves halieutiques d’une valeur de 2 milliards de dollars ont soit été prélevées sans l’accord des autorités locales ou jamais déclarées à cause d’une pêche illégale, non déclarée ou non régulée. D’immenses vaisseaux chinois ont ainsi été repérés en train de piller les eaux des côtes d’Afrique de l’Ouest. On se souvient à ce titre de l’histoire des six vaisseaux pirates, venus chasser en toute illégalité la légine. Les marins de ces bateaux, recherchés par Interpol, tentèrent de trouver refuge sur la côte.

Mais la plupart du temps, ces malfaiteurs n’attirent pas tant l’attention médiatique. Des recherches montrent que la Chine est massivement impliquée dans la pêche illégale. L’Europe, la Russie et les pays d’Asie sont également concernés par cette pratique. Un navire espagnol a récemment été pris en train de pêcher sans aucune autorisation dans les eaux sénégalaises.

Une surveillance accrue

La corruption et la mauvaise gouvernance sont en cause dans ces activités impliquant des prises de poissons non régulées, non comptabilisées ou carrément illégales. La bonne nouvelle, c’est que la région est aujourd’hui le théâtre de profonds changements, qui s’accompagnent d’une visibilité internationale inédite et d’un intérêt nouveau du côté de la recherche.

La Guinée a ainsi fait savoir au comité des pêches de la FAO qu’elle avait adopté une nouvelle régulation pour lutter contre la pêche illégale. Pour décourager cette pratique, le Sénégal a de son côté adapté sa législation, s’autorisant désormais à affliger de lourdes amendes. De son côté, la Gambie a mis fin à toute pêche industrielle, en attendant la mise en place d’une nouvelle législation.

Des mesures d’incitations positives, comme une coopération internationale renforcée pour combattre la pêche illégale et des investissements supplémentaires pour gérer les stocks de poissons et protéger le littoral, connaissent d’autre part un succès grandissant de par le monde.

Mais pour que tous ces efforts portent leurs fruits, les petites pêcheries doivent être prises en compte. Et les géants de la pêche devraient, eux, s’appliquer à devenir des acteurs du développement économique plutôt que des pilleurs de stocks de poissons.

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Par Dyhia Belhabib, Research Associate and Fisheries Scientist, University of British Columbia

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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