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Un entraînement de l'équipe britannique à Rio, le 2 août 2016. GUSTAVO ANDRADE / AFP
Un entraînement de l'équipe britannique à Rio, le 2 août 2016. GUSTAVO ANDRADE / AFP

Changer de nationalité pour aller aux Jeux olympiques

Les destins croisés de deux escrimeuses françaises qui ont tenté leur chance sur le continent africain pour décrocher leur ticket pour les JO de Rio 2016.

J'ai vu grandir Gwladys Sakoa dans le jardin de mes voisins. À une poignée de kilomètres de la plage de la Baule en Loire-Atlantique, elle était la baby-sitter des enfants d'un couple parisien, qui venaient passer les vacances d'été dans sa confortable résidence secondaire. Autour de leur maison s'étendait un immense terrain truffé d'un étang, de pins et de deux portails d'entrée.

Gwladys Sakoa ne passait pas inaperçue dans cet environnement bourgeois. Noire, de grande taille pour son âge, elle gardait toujours un oeil sur les bambins, tout en aidant au ménage, à la cuisine... Jeune fille à tout faire pendant les mois d'été, elle était comme de la famille des Segretin, partant en excursion avec eux en mer, à la plage, à l'équitation. Ma soeur franchissait très souvent la haie qui séparait la maison de mes parents de la leur, pour «jouer avec Gwladys» comme elle disait.

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En grandissant, je ne l'ai quasiment plus revu. Mais ma soeur la croisait parfois, et me tenait au courant de sa «progression». Car Gwladys Sakoa était une jeune championne d'escrime et participait à de nombreuses compétitions avec les équipes de France de jeunes. Et au fil des ans, les mots «Jeux olympiques» revenaient de plus en plus souvent dans les nouvelles que me glissait ma soeur.

Dans le cercle des meilleures athlètes françaises de la discipline, Gwladys Sakoa rêvait tout haut de participer au plus grand évènement sportif international. Mais le haut niveau est sans concession et en escrime seuls quatre tickets sont attribués par spécialités – trois armes sont utilisées en escrime, le fleuret, le sabre et l'épée.

Gwladys Sakoa auc championnats d'Afrique en 2012 à Casablanca. Crédit photo: Alexandra Pottier/FIE/FencingPhotos.com

L'intérêt ivoirien

«C'est dur car même si vous êtes dans les 12 meilleurs de votre spécialité ça ne suffit pas, confie Gwladys Sakoa. Il faut au moins être dans les huit meilleurs pour avoir une chance d'aller aux Jeux. Et moi j'étais dans le groupe France, les stages et tout, mais pas dans l'équipe qui participe aux championnats du monde, aux JO...».

Lorsqu'elle m'a raconté son expérience du haut-niveau, je me suis rendu compte que je ne la connaissais pas vraiment. Je n'avais jamais en la jeune fille qui se promenait dans le jardin de mes voisins une future ahtlète olympique. On a ri au téléphone lorsque je l'ai contacté pour la première fois.

Gwladys Sakoa, aujourd'hui âgée de 23 ans, a des parents d'origine ivoirienne. En 2010, un membre de la Fédération d'escrime de Côte d'Ivoire l'a abordé en marge d'une compétition. «Il m'a dit qu'il n'y avait pas d'équipe d'escrime féminine en Côte d'Ivoire, et que si je les rejoignais ils me soutiendraient et que je pourrais participer aux Jeux olympiques». C'est un classique du sport professionnel. Si un athlète n'a pas encore été sélectionné par sa fédération dans une compétition internationale, il peut changer de nationalité à condition de répondre à certains critères – plus ou moins souples selon les sports –, comme avoir au moins vécu plusieurs années dans le pays d'accueil ou avoir des origines via ses parents ou grands-parents. Certaines fédérations, comme le Qatar en athlétisme ou en handball plus récemment, n'hésite pas à mettre beaucoup d'argent sur la table pour convaincre des athlètes étrangers de porter leurs couleurs.

«Certains sports comme le rugby, le handball, le ski, le tennis de table, le badminton, sont moins regardants. On peut aisément changer de nationalité parce que ce sont des sports où le nombre de pays qui sont compétitifs est faible, confiait Raffaele Poli, chercheur au Centre international d’étude du sport, à L'Equipe. Donc il y a un intérêt à élargir le cercle des pays compétiteurs grâce à une éligibilité plus large à une équipe nationale.»

C'est exactement le cas de figure de l'escrime, sport plutôt confidentiel et peu pratiqué dans de nombreux pays, notamment en Afrique subsaharienne.

À une touche des Jeux

Gwladys Sakoa a vite fait son choix. Française dans sa tête et depuis sa petite enfance, elle opte pour la nationalité ivoirienne sur le plan sportif et découvre pour la première fois le niveau international. «Je n'étais jamais retournée à Abidjan et quand j'y suis allée pour la première fois, ça m'a fait un truc de découvrir ça, de voir le pays de mes parents. Après je me sens plus Française qu'Ivoirienne dans ma vie».

Elle participe en 2012 à Casablanca au championnat d'Afrique des nations, épreuve qualificative pour les JO de Londres qui se déroule la même année. Mais en demi-finale, elle s'incline pour une touche et voit son rêve s'échapper. «C'était vraiment dur, je suis menée dans ma demi-finale, mais j'arrive à revenir au score. Et là, je suis à une touche de me qualifier pour les Jeux olympiques. Je tergiverse en me disant que si je marque le point je me retrouve à Londres, je me dis que ce n'est pas possible, et je perds finalement la touche décisive.»

Des promesses dans le vent

La suite est compliquée. Gwladys Sakoa se rend compte que la Fédération ivoirienne l'expose comme un trophée en vitrine. Mais derrière, le soutien sportif qu'on lui avait promis tarde à arriver et c'est à elle de se débrouiller toute seule pour les stages, les compétitions...

Elle réside toujours en France où elle s'entraîne en Seine-Saint-Denis au Cercle d’escrime Jean-Moret de Livry-Gargan. Son entraîneur est le Français Daniel Levavasseur, ancien mentor de la double championne olympique Laura Flessel. Gwladys Sakoa étudie également le droit en région parisienne. Elle ne rejoint Abidjan que pour les compétitions. «On me tient toujours des beaux discours en Côte d'Ivoire, mais il ne se passe pas grand-chose derrière. C'est un peu ça l'Afrique».

La porte des Jeux olympiques n'est pourtant pas fermée. Après Londres, le Brésil. La jeune escrimeuse participe à des épreuves de coupe du monde à Doha, Nakin ou Barcelone, et enchaîne les compétitions internationales. Puis vient début 2016, les championnats d'Afrique. C'est le rendez-vous à ne pas rater pour gagner sa place pour les JO 2016. Pour Gwladys, la pression est énorme. Tout se passe bien jusqu'à la demi-finale. C'est le duel décisif. Face à elle, Nedjma Djouad, une escrimeuse algérienne qui a connu le même parcours. Une enfance en France, des premiers pas en escrime à huit ans et une naturalisation algérienne sur le plan sportif pour participer aux JO.

«À 20 ans, la fédération algérienne m'a proposé de venir participer aux championnats algériens. J'ai accepté pour découvrir le pays. Mon père est Algérien. Mais ce que la fédération algérienne ne m'avait pas dit, c'est que si je participais à la compétition sur place, je ne pourrais plus être sélectionnée avec la France. Je l'ai découvert sur place. Mais j'étais plutôt heureuse. J'ai remporté le tournoi et j'ai intégré l'équipe nationale puis participé à des épreuves de coupe du monde juste après. Je ne pensais pas que ça pouvait aller si vite. En France, je ne faisais quasiment plus de combats cette année-là», raconte Nedjma Djouad.

Mais comme Gwladys Sakoa, elle dissocie son pays d'attache, la France, et sa nationalité sportive, l'Algérie. «Je me sens plus Française. C'est là que j'étudie, que je m'entraîne et que je suis tranquille. En Algérie, ce n'est pas la même culture. Je ne peux pas m'habiller comme je veux dans la rue, on ne peut pas être en short à l'entraînement. La vie quotidienne est quand même différente.»

Une place pour deux

Entre Gwladys Sakoa et Nedjma Djouad, la demi-finale des championnats d'Afrique 2016 ne fera qu'une heureuse. La compétition a lieu en Algérie. L'environnement est forcément favorable à l'escrimeuse locale. «La salle était bien grande et l'ambiance était au top. Toute l'Algérie était derrière leur tireuse qui était en demi-finale», résume Gwladys. Les deux filles se connaissent bien et le duel en est d'autant plus difficile sur le plan mental. Mais c'est finalement l'Ivoirienne qui triomphe. «J'étais déçue, mais comme c'est Sakoa qui m'a battu et que je l'apprécie, ça été moins difficile à accepter», confie Nedjma Djouad.

«Voilà, après quand j'ai tiré contre elle je ne tenais pas compte de l'amitié. On a pas échangé après le match, elle m'a juste dit "bonne chance pour ta finale"», ajoute Gwladys Sakoa. Pour cette dernière, le ticket pour Rio est dans la poche. La joie est énorme. Elle s'inclinera ensuite en finale face à une Tunisienne, mais l'important est ailleurs. Elle a réussi son pari. C'est avec la Côte d'Ivoire qu'elle croisera le fer aux Jeux olympiques de Rio. Mais encore une fois, le soutien financier de la fédération ivoirienne manque, et c'est sur le web qu'une collecte est organisée pour rassembler 3.000 euros, une somme qui lui permettra de financer son stage de préparation et son équipement.

Et plus que l'entraînement et le talent, c'est un nouveau passeport qui a changé le cours de son destin. Elle sera la première escrimeuse ivoirienne à participer à des olympiades. Début de la compétition dès le 6 août au Brésil.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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