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Tunisie - Des voix perdues qui profitent aux islamistes

Les vives émotions suscitées par la victoire électorale du parti islamiste tunisien Ennahda dépassées, vient le temps de l’analyse du scrutin du 23 octobre en Tunisie. Dans une tribune publiée dans le quotidien français Le Monde, le professeur Barbara Loyer, politologue, et la postdoctorante Isabelle Feuerstoss, toutes deux de l'Institut français de géopolitique, reviennent dans un premier temps sur le discours qui a prédominé lors de la campagne électorale du parti Ennahda.

«Ce dernier a développé durant toute la campagne un discours très modéré, assurant que son modèle était le parti AKP de Turquie, et qu'il ne voulait pas modifier le code de statut personnel mis en place par Habib Bourguiba.»

Décrit par ses adversaires comme un parti religieux, anti-laïque et antiféministe, le parti Ennahda a fait fi de ces critiques, grâce à son réseau dans toutes les couches sociales de la société.

De son côté, le parti islamiste faisait apparaître ses adversaires comme des partis bourgeois, «éloignés de la vraie Tunisie, celle du peuple». Par ailleurs, Ennahda a profité de son image de résistant et sa victoire a souvent été interprétée comme une victoire de la souveraineté populaire.

«Sauf que la très grande dispersion des candidats sur des dizaines de listes par circonscription a amené un grand nombre d'électeurs à donner leurs voix à des partis qui n'ont obtenu aucun député.»

«Il y avait 1 siège pour 60.000 habitants, puis 1 siège supplémentaire pour chaque 30.000 habitants au-delà des 60.000, et au maximum 10 sièges par circonscription.» Or on compte jusqu'à 95 listes pour 8 sièges dans la circonscription d'Ariana près de Tunis. Au total, 655 listes indépendantes, 830 listes de partis et 34 listes de coalitions se sont présentées au suffrage des électeurs tunisiens.

Les votes se sont tellement dispersés qu’entre «24 % et 49 % des voix se sont portées sur des listes qui n'ont pas eu d'élus (outre les votes blancs et les nuls), c'est-à-dire qu'entre le quart et la moitié des voix ont été perdues selon les circonscriptions, voix qui ne sont pas représentées au Parlement», notent Barbara Loyer et Isabelle Feuerstoss.

Le parti Ennahda a obtenu 89 sièges sur les 217 sièges de l'Assemblée constituante, loin devant les partis de gauche. La deuxième force politique du pays, le Congrès pour la République a quant à lui obtenu 29 sièges. Signe de l'éparpillement des voix, le parti Achab (nationaliste arabe) et le Mouvement des démocrates socialistes ont respectivement obtenu 2 élus. Les 16 derniers sièges ont été remportés par des petits partis et indépendants.

Les islamistes, à l’inverse de l’opposition, se sont réunis dans un seul parti, ce qui a été un des facteurs déterminants de la victoire. «Sans l'éparpillement des voix, ce résultat aurait pu être très différent», concluent les auteurs.

Lu sur Le Monde

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