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Au Mozambique, des hommes parlent aux oiseaux pour récolter le miel

Le peuple yao ne se contente pas d’écouter les grands indicateurs, une espèce d'oiseaux. Il communique avec eux grâce à un langage très particulier.

Le peuple Yao est passé maître dans l’art de récolter le miel dans les troncs des arbres de la réserve de Nissa, au Mozambique. Afin d’écarter le danger des abeilles, les chasseurs de miel les enfument en introduisant un morceau de bois enflammé près du nid d'abeille, avant d'abattre l'arbre. Mais pour dénicher les bons coins, ils ont besoin d’un coup de pouce, celui des grands indicateurs, de petits oiseaux bruns au bec rose.

Le grand indicateur réagit à un son caractéristique. Wilferd Duckitt / Flickr.

Plus d'une chance sur deux de trouver un nid d'abeille

Le principe est simple: l’oiseau, qui raffole de cire d’abeille, repère  et attend qu’un autre animal, comme le ratel, une sorte de blaireau, ou l’homme, la mette en pièces. Les hommes ont su depuis longtemps écouter le cri particulier de l’oiseau, pour le suivre parfois sur un kilomètre et trouver la ruche sauvage. Mais le «mutualisme» va plus loin, selon une recherche publiée en juillet dans le magazine Science. Le peuple yao ne se contente pas d’écouter les grands indicateurs, il communique avec eux, avec une sorte de bourdonnement, suivi d'un grognement sourd. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: les hommes ont deux fois plus de chances d'être aidés par ces oiseaux s'ils émettent le bon bourdonnement. L'homme, lui, gagne beaucoup à se faire aider par le grand indicateur. Sans son intervention, il n'a que 17% de chances de trouver le nid d'abeille, alors qu'avec le plumitif, ses chances sont de 54%.

«Le fait que les indicateurs répondent plus souvent à ce son particulier montre qu’ils reconnaissent les informations spécifiques contenues dans ce signal, explique le Dr. Spottiswoode, qui a mené la recherche, au New York Times. Ce n’est pas simplement le signe d’une présence humaine. C’est le signe que la personne sera une bonne collaboratrice.» Le grand indicateur répond d'ailleurs par un cri qu'il n'utilise qu'en présence des humains. Du coup, le partenariat marche dans les deux sens: soit l'oiseau prévient l'homme qu'il a trouvé une ruche sauvage, soit l'homme prévient l'oiseau qu'il a besoin de lui.

Une collaboration de plus d'un million d'années

Bien sûr, ce n'est pas la première fois que les scientifiques constatent une telle collaboration entre l'homme et l'animal: au Brésil par exemple, les pêcheurs de Laguna font appel aux dauphins pour les aider à attraper plus de poissons. Mais ici, la nouveauté vient du fait que les hommes et les oiseaux ont trouvé un langage commun pour élaborer leur partenariat. «Depuis des années, cela faisait partie des histoires où on nous dit que c'est naturellement "comme ça", explique John N. Thompson, professeur d'écologie et de biologie évolutive à l'Université de Santa Cruz en Californie. Mais maintenant nous avons de vraies données qui prouvent que c'est véridique!»

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Personne n'arrive vraiment à savoir de quand date cette collaboration surprenante, même si le Dr. Spottiswoode indique que la relation a dû évoluer à travers la sélection naturelle. «Il semblerait que cela soit lié à l'apparition chez l'homme du feu et des haches manuelles, remarque Richard Wrangham, anthropologue à l'université d'Harvard, repris par le New York Times. Donc la relation pourrait être vieille d'au moins un million d'années.»

«Si vous ne respectez pas les règles, il vous conduit aux léopards»

Curieusement, ce partenariat existe aussi chez les Hadzas de Tanzanie, qui émettent plutôt un sifflement. «Nous aimerions beaucoup savoir si les grands indicateurs ont appris cette sorte de variation de langage à travers l'Afrique, ce qui leur permettrait de reconnaître les bons collaborateurs parmi leurs voisins», explique le Dr. Spottiswoode à l'Independent. Mais au-delà du langage, les comportements diffèrent aussi: par exemple, certains ne daignent pas toujours laisser à l'oiseau la cire d'abeille, et brûlent les restes de la récolte. Cela permet de garder les oiseaux suffisamment affamés pour qu'ils continuent à aider les hommes, selon les chercheurs de Evolution and Human Behavior

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Mais certains voient cette pratique d'un mauvais oeil et avertissent ceux qui ne laisseraient pas à l'oiseau de quoi picorer la cire d'abeille ou les larves du tronc. Si l'oiseau est floué dans la transaction, il voudra se venger. «Un vieux sage m'a expliqué que si vous ne respectez pas les règles, la prochaine fois, l'oiseau vous conduira à un animal dangereux, comme un léopard», raconte Ridley Nelson dans le Washington Post. Un comportement dont les politiciens devraient s'inspirer, selon le chroniqueur, s'ils ne veulent pas que le peuple leur fasse subir le même sort.

 

Dans la nature, un tel mutualisme est rare, puisque bien souvent la sélection naturelle va favoriser les tricheurs et les dominateurs. «La nature fonctionne un peu comme l'Union européenne, note le zoologue Jules Howard dans le Guardian. Il y a des relations entre les espèces: de la méfiance, des frontières, des territoires et des investissements. Et puis parfois des relations surprenantes qui émergent.» Il y voit même un espoir pour les relations futures entre l'homme et le monde animal. «Cet oiseau extraordinaire a en quelque sorte mis en place le premier troc entre un animal sauvage et un homme. C'est peut-être le seul ami sauvage que nous ayons. J'espère qu'un jour nous en aurons plus.»

Paul Verdeau

Journaliste à Slate Afrique. 

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