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Un chauffeur de taxi contrôlé à la frontière algéro-marocaine en 2007. AFP/ABDELHAK SENNA
Un chauffeur de taxi contrôlé à la frontière algéro-marocaine en 2007. AFP/ABDELHAK SENNA

Pourquoi les chauffeurs de taxi ne supportent plus les vétérans

Les soi-disant vétérans algériens de la guerre de Libération et leurs familles sont une charge qui ne cesse de s'alourdir, surtout pour les chauffeurs de taxi.

Mise à jour du 13 janvier: Selon le site algérien Dernières nouvelles d'Algérie, les Moudjahdine ont réclamé à la RATP El Djazair la gratuité du transport dans le métro algérois. Les anciens combattants de la révolution bénéficient déjà de nombreux avantages (pensions, gratuité des soins, licences de taxis, de cafés et bars…) accordés par l’Etat pour services rendus à la Nation.

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Les chauffeurs de taxis algériens ont aussi leur point de vue sur la guerre de Libération algérienne: au terme de chaque année, ils la voient d’un mauvais œil. Explication.

Les étrangers ou les Algériens qui prennent le taxi à Alger ou ailleurs le savent: les chauffeurs de taxi algériens sourient rarement, fraudent parfois sur les prix, exigent beaucoup, se conduisent mal ou sont tout le temps en colère et semblent en vouloir au monde entier et aux clients en particulier. Quand on leur demande la raison, ils répondent «je nourris deux familles». L’épouse et les quatre gosses au minimum attendent dans l’appartement étroit et «la famille révolutionnaire» attend elle aussi la fin du mois. Les chauffeurs de taxi algériens ne sont donc pas polygames, mais seulement exploités. Par qui? Remontons l’histoire algérienne et celles de ses castes.

La défense du butin de guerre

Le 1er novembre 1954, la guerre de Libération est déclenchée par un groupe de jeunes Algériens qui aujourd’hui, au vu de leur âge à cette époque, auraient été traités comme des gamins. La guerre va durer sept ans, tuer un million et demi d’Algériens selon la version officielle, et sera soutenue par un gros effort financier des Algériens cotisant pour le FLN, Front de libération national, et ses caisses.

1962, la France décolonise, l’Algérie est libre et les cotisations deviennent un système fiscal, des impôts ou des taxes et donc des contribuables. Sauf que certains secteurs ont été cédés en monopoles aux anciens combattants et «ayants droits», à titre de privilèges. Sur la liste, les bains maures, les terrasses de cafés, les bars et la détaxe sur les voitures importées, l’accès aux postes d’emploi, la priorité dans les recrutements et le traitement de faveur dans les universités. La «famille révolutionnaire» comme on l’appelle en Algérie à ses «Moudjahiddines», ses vétérans, qui eux-mêmes, ont des enfants, des femmes, une famille. Le tout défendu par quelques coordinations d’enfants de Chouhada (martyr en arabe) dites para-politiques à cause de leurs poids dans les élections. Elles jouent un rôle central dans toutes les mobilisations pour le régime. A ces coordinations, il faut ajouter une puissante organisation, l’ONM  (Organisation nationale des anciens Moudjahiddines) et un ministère. Le butin de guerre est donc bien défendu, même cinquante ans après l’indépendance:  après la Défense et l’Education, c'est le budget le plus important réservé chaque année à cette caste (2 milliards de dollars prévus pour l’année 2012). 

La colère du «taxi driver» contre l’histoire nationale

Les «taxieurs», c’est un peu la corporation qui résume le mieux le ressentiment des Algériens post-1962 envers cette classe sociale, celle des vétérans de guerres et de leurs marmailles. Les chômeurs, les mal logés, les sans activité et les sans possibilité et les sans arme et sans force, éprouvent de la haine, souvent, envers cette caste qui mange au nom de l’Histoire et qui vit sur le butin d’une guerre finie depuis longtemps.

Contrairement aux autres secteurs des services en Algérie, «ouverts» à la concurrence ou au «privé», le transport par taxi reste sous monopole des vétérans de la guerre et de leurs proches. Pour être chauffeur de taxi indépendant (les entreprises collectives de taxis existent depuis quelques années seulement), il faut posséder un bon véhicule, justifier une formation de deux mois, avoir un agrément de la Direction des transports de chaque préfecture, payer ses impôts mais, surtout, et obligatoirement, «louer une licence». Celle que possède en exclusivité les anciens combattants de la guerre de libération ou leurs enfants ou épouses. Louer une licence, «cela veut dire payer, chaque année, une dime aux vétérans de la guerre, en plus des charges de la voiture, des impôts» expliquera un chauffeur algérien. Ces «licences» sont donc un marché de spéculations:

«pour 400 dinars de plus [4 euros], un ancien moudjahid vous zappe, choisi le plus offrant et vous réduit au chômage, parfois avec un véhicule en location et une banque qui attend».

En chiffre, cela veut dire presque 10.000 dinars (100 euros) chaque année, selon les villes, sans aucune garantie de renouvellement.

Le maquis contre le taxi 

Les chauffeurs de taxis deviennent rares, les candidats préfèrent ne pas s’hypothéquer auprès des banques pour une voiture neuve qu’ils ne sont pas sûrs d’amortir. Le marché des «licences» devient une bourse et une contrebande. A Oran, capitale économique de l’ouest algérien, «près de 2.000 taxieurs ont quitté le métier à défaut de cette licence» rapporte un journal . «Le tarif de location de ces licences est passé de 2.000 dinars par mois, il y a quelques années, à quelque 7.000 dinars (70 euros) cette année. Même les anciens chauffeurs de taxis n'ont pas été épargnés». C’est partout pareil, dans toutes les villes algériennes.
Les taxis deviennent rares ou ne peuvent exercer que comme salariés des sociétés de taxis collectives. 

«Profitant de la conjoncture, les titulaires n’hésitent point à placer bien haut la barre pour l’accès à la concession de leur licence. Depuis plusieurs années déjà, le cap du million de centimes par mois a été dépassé. Le cours culmine aux environs des 12 000 DA (120 euros). Mieux encore, le taxi postulant doit s’acquitter de la redevance pour une durée minimale de deux ans! En cash, le conducteur de taxi paie rubis sur l’ongle! La spéculation est telle que des courtiers s’en sont fait une «spécialité au service de la corporation», expliquent des taxieurs à la presse algérienne.

Les chauffeurs payent donc encore la dime de la guerre aux anciens combattants et la situation provoque de curieuses révolutions cycliques mais toujours sans résultats: le cas en devient même un enjeu politique. Années après années, le ministre des Transports en fonction annonce la levée de monopole sur ce document et donc la fin du privilège des vétérans de la guerre. Mais la promesse reste une promesse, la «famille révolutionnaire» étant puissante, unie et très soucieuse de ses «rentes». La pénurie des licences touche tout le pays mais les «ayants droits» restent vigilants et ne veulent en rien céder. Des grèves sont déclenchées dans les villes algériennes par les candidats «au taxi» mais elles restent sans suite. Le principal syndicat des chauffeurs de taxi a même fait de la levée du monopole des anciens combattants son cheval de bataille, mais cela reste sans résultats. 

L’armée des taxis clandestins

«Le pire reste la question d’âge» nous dira un chauffeur de taxi clandestin. Car les «clandestins» sont aujourd’hui des milliers en Algérie. «Taxis» fantômes qui travaillent à l’ombre ou par téléphone, ne payent pas de charges ni d’impôts, ne sont pas maqués par les anciens combattants et peuvent gagner leur pain en payant juste le silence du policer en patrouille. Le métier a même donné sujet à un film culte en 1990: Taxi Makhfi, (taxi clandestin) du réalisateur Bakhti Benamar.

La question de l’âge, c’est celle des candidats au métier de taxi, de plus en plus jeunes et celui des anciens combattants, devenus de plus en plus rares pour cause de décès par vieillissement. La courbe est d’ailleurs un mystère mathématique: les anciens combattants de la guerre d’Indépendance étaient moins nombreux à l’indépendance que quarante ans après. Selon des statistiques, les anciens Moudjahiddines étaient près de 10.000 combattants en 1962. Ils sont plus d’un million d’ayant droits aux alentours des années 2000.

Leurs fils, leurs filles, leurs épouses et leurs proches, en plus des faux anciens Moudjahiddines, présumés guerriers de libération, avec de fausses attestations et de faux témoins. Combien sont-ils à mentir? C’est un tabou politique. Des dizaines de milliers selon les aveux de salons. De temps à autre on parle d’enquêtes et de remboursements de pensions mais… dans le vent. Sauf que malgré cette inflation, il y a la biologie. A partir des années 2000, un ancien combattant de 16 ans en 1954, avait dans les 70 ans. En 2010, la courbe aurait dû, par politesse au moins, décliner vers les cimetières. Et les licences de taxis devenir plus rares encore.

Une «libération» du joug des «libérateurs»

L’équation va donc vers l’impasse: plus de demandeurs, moins d’anciens combattants, avec le temps. C’est un peu le schéma politique algérien: un peuple de 70% de moins de 30 ans dirigé par une gérontocratie symbolisée par un président de presque 80 ans. En politique, cela s’appelle «la légitimité historique». Condition absolue pour être président de la République, en transport cela s’appelle une «licence taxi».  «Qu’on m’évite de payer chaque fin de mois la moitié des recettes à un ancien combattant et je payerai mes impôts, avec le sourire» conclut un chauffeur de taxi algérien. Depuis des années, les «taxieurs» algériens refusent en effet de payer le fisc et demandent une amnistie pour cause de «sinistre» durant les années 1990, décennie de la guerre civile, et exigent une «libération» du joug des «libérateurs».

Que se passera-t-il dans un siècle quand il n’y aura plus d’anciens moujahids, plus de fils d’anciens moujahids, de femmes d’anciens combattants ou de femmes de martyrs et pupilles de la nation? Au choix: soit tout les clandestins deviendront des taxis «légaux», soit tous les taxis deviendront des clandestins soit on n’aura plus de taxis en Algérie. Quand les taxieurs pourront-ils être chauffeurs sans louer une licence? Quand un Algérien pourra être président de la République sans avoir obligatoirement fait la guerre.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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