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Une guérisseuse mozambicaine, le 29 septembre 2010. Goran Tomasevic/REUTERS
Une guérisseuse mozambicaine, le 29 septembre 2010. Goran Tomasevic/REUTERS

Et si l'Europe était plus superstitieuse que l'Afrique?

L'Afrique est traditionnellement présentée comme la terre de toutes les superstitions. Alors que l'Occident n'a rien à lui envier. Bien au contraire.

La fin du monde est censée avoir lieu ce 21 décembre 2012. Un événement (ou pas) qui semble avoir moins suscité le débat en Afrique qu'en Europe, une région du monde considérée comme fortement superstitieuse. En novembre 2011, le dramaturge camerounais Eric Essono Tsimi se penchait déjà sur la question de la superstition en Occident et sur la fin du monde.

Comment faut-il interpréter le succès incroyable de la saga fantastique d’Harry Potter, un apprenti sorcier?

Un film d’épouvante sortira prochainement, qui s’intitule 11-11-11: comment comprendre cette fascination pour certains signes, chiffres et dates?

Que veut dire Halloween? Avez-vous entendu parler de la «triskaidekaphobie», la phobie du nombre treize ou de son contraire la «dekatriaphilie»? Sans doute avez-vous vu le classique des films d’horreur Vendredi 13…

Il serait sans doute assez commode de n’y voir que des symboles d’une société outrancièrement mercantile, une société du tout-commercial. Il n’en reste pas moins que les marchands et les communicants n’inventent rien, ils se contentent de jouer des peurs, des superstitions, des phantasmes, et des croyances de leurs contemporains.

L’Afrique est généralement considérée comme la terre des superstitions les plus farfelues, mais à y regarder de près, nulle part n’existe autant que dans les pays du Nord une frénésie pour le paranormal et la sorcellerie.

Au risque de hérisser, je livre d’entrée de jeu mon diagnostic: les blancs sont superstitieux, par suite d’une progressive dénégation religieuse, elle-même consécutive au capitalisme, qui consacre une civilisation matérielle.

Les Africains sont croyants, parce que la détresse sociale les y accule. Voilà comment chacun satisfait ce besoin anthropologique, social, humain de croire, d’espérer et d’expliquer ce que l’on ne comprend pas.

L'inculturation en Afrique

Il s’agit d’une opération quasi-chirurgicale, une espèce de transplantation. Mais cela se passe d’un pays à un autre, plus précisément d’une culture à une autre. L’Afrique au départ n’aurait pas de dieu, en tout cas pas un vrai dieu avec un D majuscule. Arrivent alors les missionnaires qui évangélisent, convertissent, confessent et pardonnent.

Les dieux des missionnaires sont blancs, il y a Jésus, il y a Marie, il y a tous les saints  intercesseurs. Au moment du catéchisme, les enfants adhèrent naturellement, mais en  grandissant, ils sont tourmentés par certain paradoxes.

S’ils ne sont pas le peuple élu, s’ils ne peuvent manger que du pain sans levain et du vin importé, et perpétuer la civilisation  judéo-chrétienne, peut-être y a-t-il lieu de repenser leur adhésion au christianisme.

Mais le pape qui est en conversation directe avec Dieu leur dit aux petits Africains qui  réfléchissent décidément trop:  

«Ecoutez, Jésus, vous pouvez le peindre en noir, au lieu de dire que Joseph était charpentier, on pourra le présenter comme un chasseur; plutôt que de parler des vignes, l’on invoquera les champs de mil, pendant la messe on pourra jouer de l’orgue, mais aussi louer Dieu avec les tam-tam et les balafons.» 

Cette solution charitable s’appelle donc l’inculturation, c’est une sorte de négationnisme soft, qui consiste à adapter des croyances totalement importées, à leur appliquer la couleur locale, de manière à éviter que les générations futures se posent trop de questions.

Tais-toi et crois! L’inculturation est une acculturation, il ne s’agit pas d’intégration mais  d’assimilation. Bref, comme l’indique opportunément, contradictoirement, tour à tour, le préfixe du mot, c’est un processus qui consiste à rendre inculte, tout autant qu’à intégrer dans une culture.

La religion, l'opium des pauvres

La religion est donc bel et bien un énième outil de domination culturelle, elle continue de contribuer à une espèce de vassalisation des pays noirs qui sont rendus plus catholiques que les Romains.

Les Africains sont devenus les porteurs d’eau des religions chrétiennes en pleines crises dans les pays de leur origine, c’est tout naturellement que l’Afrique pourvoie les Eglises occidentales en fidei dona (pasteurs et prêtres séculiers temporairement affectés dans des diocèses où n’abondent pas les ouvriers de la foi).

Le mérite des religions est surtout de valoriser des contre-valeurs: la pauvreté, la lâcheté, l’assujettissement de la femme, l’amour sans préservatif, la repentance, et de présenter l’espérance comme la réalité présente et ultime.

La religion n’est ni un obstacle ni une  chance, puisqu’elle ne sert que ceux qui y croient. La «religiosité n’est pas la foi», la religion n’est pas l’interprète de Dieu dont elle n’a par ailleurs reçu aucune accréditation.

Mais croire ou ne pas croire, cela reste une question assez personnelle finalement, qui de  plus  ne  peut  pas  être  tranchée  ici-bas;  les  doutes  sont  de  toutes parts, chez ceux qui ont la foi comme chez ceux qui n’en ont pas. Il vaut mieux se fier à son tempérament ou à ses intérêts propres.

Les Africains ont Dieu dans le sang. Les missionnaires chrétiens, véritables légionnaires de la foi, les croisés du christianisme, en détruisant les dieux africains, les religions animistes qui s’appuyaient sur des éléments naturels, leur ont substitué des religions «mystiques», des religions thaumaturgiques, des dieux lointains, quand les leurs étaient si vivants et si proches!

Des conceptions de la superstition différentes

Les Africains sont plus rationalistes et pragmatiques que la présentation qui est couramment faite d’eux ne laisse supposer. Chez eux, la persistance de certains mythes relève de la sacralisation de certaines traditions d’interprétations plutôt que d’une réelle adhésion aux fantasmagories exotiques dont on repaît les touristes pour leur donner ce qu’ils sont venus chercher: une Afrique de mystères et de sortilèges.

Les Africains vont chez les guérisseurs et les marabouts dans une proportion qui n’a rien d’extraordinaire, comparée à ce qui se vit en Europe et aux Etats-Unis où la voyance, la magie, la sorcellerie, la parapsychologie sont régulièrement sollicitées et mises en scène, où les sectes les plus diverses accomplissent les crimes les plus incroyables, où, alors que l’on note un net recul du religieux, le «superstitieux» ne s’est jamais aussi bien porté.

Aux gris-gris africains, les occidentaux ont ajouté les talismans, les amulettes, les médailles, ils ont perfectionné la superstition (radiesthésie, hypnose, divination, spiritisme, etc.), le mysticisme (satanisme?) d’un certain rock, ou du heavy metal, une alimentation «adaptée» (biofeedback), l’importation de vieilles recettes orientales (acupuncture) supposées influer sur leur corps et leur karma. La civilisation occidentale est  plus féconde en mythes et superstitions que ne le sera jamais l’Afrique des marabouts et autres sorciers vaudou.

Eric Essono Tsimi

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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