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Génocide rwandais: aux assises, la défense veut semer "le doute"

Quel sera le prix de la lâcheté, de l'impuissance? Contre la perpétuité requise à l'encontre de deux anciens bourgmestres rwandais jugés en France pour génocide, la défense a plaidé mardi l'incertitude et le "doute raisonnable", dans un dossier vieux de 22 ans où les témoins se contredisent.

Devant la cour d'assises de Paris, à l'issue de huit semaines d'audience, Me Françoise Mathe et Me Philippe Meilhac ont tenté de casser l'image de "bourreaux", à la fois "exécutants" et "superviseurs" du génocide dans leur village de Kabarondo, dressée par l'accusation.

Tito Barahira, 65 ans, et Octavien Ngenzi, 58 ans, nient toute participation aux tueries dans leur commune rurale, où le pire des massacres eut lieu le 13 avril à l'église. Près de 2.000 morts selon l'abbé, pilonnés au mortier puis découpés à la machette, pendant près de sept heures.

"Vous devez être plus prudents, plus précautionneux, plus tremblants que jamais, et conserver l'amour des hommes", a dit Me Mathe aux jurés, très émue, au terme de la plus longue plaidoirie de sa carrière - près de six heures.

Une prudence imposée par le sujet: un génocide, qui fit selon l'ONU 800.000 morts en cent jours, dans un pays complexe qu'il faut déchiffrer. Estimant que le procès n'a pas permis de le faire de manière satisfaisante, Me Mathe s'est d'abord livrée à un long cours sur l'histoire du Rwanda, du temps du royaume féodal aux prémices du génocide des Tutsi, dont elle explique qu'il est très difficile, voire impossible, d'affirmer qui l'a planifié et depuis quand.

Quand le génocide commence à Kabarondo, après l'attentat contre le président hutu Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, "un gouvernement intérimaire vient d'être installé, l'armée est en déroute face à l'avancée (de la rébellion tutsi) du FPR et un million de réfugiés de guerre déferle depuis le nord: voilà le pays centralisé, l'administration parfaitement huilée décrite par l'accusation", attaque l'avocate.

Se défendant de faire le procès du régime "dictatorial" de Kigali ou d'adhérer à la théorie d'un "double génocide", elle affirme en revanche qu'il y a "des génocides régionaux", avec une situation bien différente à Kigali et à Kabarondo, localité rurale d'une préfecture tenue à l'écart du pouvoir, "relativement épargnée" par la montée de la haine, où "la population est mélangée".

- "Un récit commun" -

Ngenzi, bourgmestre, "parvient à gérer les problèmes par le dialogue, discute, semonce, dit-elle. C'est la bonne méthode, jusqu'au génocide". Elle affirme que Ngenzi, un "pleutre", un "bourgmestre modéré", dont l'autorité avait été amoindrie par le multipartisme (1991), a fait ce qu'il a pu "avec six policiers pour 35.000 habitants". 

Les survivants, les tueurs condamnés puis libérés, "ont construit un récit commun qui leur permet de vivre ensemble", dit-elle, un récit où "le vrai coupable est ailleurs". Comme Philippe Meilhac l'avait fait, elle relève les problèmes de la chronologie dans ce dossier où les témoins situent parfois les accusés à deux endroits différents.

A l'église, Barahira est vu parmi les tueurs par plusieurs témoins. L'accusation avait raillé la journée idyllique des accusés le 13 avril, Ngenzi restant tétanisé devant le bureau communal et Barahira allant couper de l'herbe pour ses veaux, puis venant faire un petit tour au village sans voir aucun corps.

"Il ne voit pas les corps qui sont à l'intérieur de l'église", a plaidé Me Meilhac. "Si on veut traiter Barahira de menteur, il faut le démontrer, a-t-il dit, évoquant "un homme au bout du chemin", malade, loin du tueur "granitique" décrit par l'accusation.

Quant à Ngenzi, son avocate souligne que s'il a fallu faire intervenir l'armée et la gendarmerie en plus des miliciens locaux, "c'est que le bourgmestre ne faisait pas le job. A Kabarondo, le génocide traînait". Et sa présence lors de perquisitions et rafles chez des Tutsi? "Il était là pour limiter la casse", n'a "jamais été armé", "n'a pas eu le choix". 

La parole sera donnée mercredi matin une dernière fois aux accusés, le verdict est attendu dans la journée.

AFP

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