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La marque sud-africaine 46664 Apparel tire son nom du numéro de prisonnier de Nelson Mandela. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
La marque sud-africaine 46664 Apparel tire son nom du numéro de prisonnier de Nelson Mandela. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Porter des vêtements et marques propres aux tribus africaines est-ce mal?

L’emprunt culturel devient de l’appropriation à partir du moment où il prive les pays africains d’opportunités de tirer profit de leur patrimoine culturel.

La notion d’«appropriation culturelle» a récemment surgi dans les débats publics portant sur l’utilisation, l’emprunt et l’imitation de créations africaines. En mode, arts plastiques, musique et d’autres formes d’art, on affirme désormais que certains symboles et produits culturels africains doivent être interdits aux non-Africains.

En mars 2016, à l’université d’État de San Francisco, une femme afro-américaine s’en est ainsi prise à un étudiant blanc: elle lui a dit qu’il devrait se couper les cheveux, car ses dreadlocks appartenaient à la culture noire. L’incident est devenu viral : en l’espace d’un mois, la vidéo qui a immortalisé l’épisode a été vue plus de 3,7 millions de fois sur YouTube. Dans la même veine, des internautes se sont mis à discuter des dreadlocks de Justin Bieber, se demandant si le chanteur canadien avait le droit d’en porter.

Ces débats ne se limitent au problème de l’emprunt interracial. Une discussion en ligne sur l’appropriation des symboles culturels africains par les Afro-Américains est aussi devenue virale, après que la journaliste Zipporah Gene leur a demandé d’arrêter de porter les vêtements et marques propres aux tribus africaines. Elle a déclaré que cela relevait «de l’ignorance et de l’insensibilité culturelle».

Dans ces débats, le terme d’appropriation culturelle est employé pour qualifier tout emprunt déplacé, non autorisé ou indésirable. Je pense que l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où il renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays africains d’opportunités de contrôler et de tirer profit de leur patrimoine culturel.

Une histoire de l’exploitation

Au cours de la colonisation, les puissances coloniales ne se sont pas emparées que des ressources naturelles, mais aussi des biens des arts et artisanats. Le débat actuel sur l’appropriation culturelle reflète le caractère sensible de cette exploitation historique, dont on peut trouver des traces dans de nombreux musées situés hors d’Afrique.

Le vol des célèbres bronzes du Bénin n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce pillage culturel. Ces œuvres d’art ont été saisies par les Britanniques en 1897 au cours d’une expédition militaire répressive au Royaume du Bénin. Les soldats britanniques ont envahi, pillé et saccagé le pays, incendiant les bâtiments et faisant de nombreuses victimes. Ils ont ensuite renversé, emprisonné et banni l’Oba (le roi), sonnant la fin du Royaume du Bénin indépendant.

Les forces répressives y ont dérobé près de 3 000 bronzes, pièces d’ivoire, défenses sculptées et bustes en chêne. Le butin a ensuite été vendu sur le marché de l’art privé européen pour rembourser le coût de l’expédition. Aujourd’hui, les bronzes figurent dans les musées et collections du monde entier. En 1990, une tête du Bénin a été vendue pour 2,3 millions de dollars par une maison de ventes aux enchères basée à Londres.

En 2010, un masque du Bénin estimé à 4,5 millions de livres a été retiré du marché par Sotheby’s, suite à des protestations concernant la vente. Le masque devait être vendu par les descendants d’un participant à l’expédition répressive. À l’inverse, le descendant d’un autre soldat a rapporté les œuvres d’art pillées dans leur pays d’origine. Ces biens culturels ont été soutirés sans permission ni compensation. Certains affirment qu’il existe aujourd’hui une dynamique similaire dans l’usage des symboles, créations et produits culturels africains.

Fluidité culturelle

Les accusations d’appropriation culturelle soulèvent des questions complexes sur la nature même de la culture. La réalité de l’expérience humaine et des échanges qu’elle sous-tend implique que l’emprunt et le mélange culturel soient très répandus. Ce phénomène apparaît clairement pour les langues, les religions, l’agriculture, le folklore, la nourriture, etc.

Le conte de fées «Cendrillon» constitue un bon exemple. On peut chercher du côté de l’Extrême-Orient, du Proche-Orient, de l’Europe de l’Est, de l’Europe du Sud et de l’Europe du Nord pour en trouver des variantes. Au milieu du XXe siècle, cette histoire était contée en Inde, en Afrique du Nord, en Amérique du Nord, au Soudan occidental, à Madagascar, à l’île Maurice, aux Philippines et en Idonésie.

Les frontières culturelles sont fluides et mouvantes, les systèmes peuvent être transformés de manière significative par différentes forces et influences. Cela signifie que les débats lacunaires autour de l’appropriation peuvent omettre que l’emprunt, la diffusion, la collaboration et d’autres facteurs permettent de partager ce matériel culturel. Ils peuvent aussi sous-estimer l’importance et les bénéfices de l’emprunt, qui a par exemple permis la diffusion mondiale du denim, des mathématiques et même de la démocratie.

Quand emprunter devient s’approprier

Dans certains cas, la frontière est franchie et l’emprunt culturel devient une forme d’exploitation. Le contexte, tout particulièrement quand il se rapporte à des relations de pouvoir, est un facteur clé pour distinguer ces deux types d’usages.

Par exemple, l’emprunt culturel à l’Afrique doit être appréhendé dans le cadre historique d’une relation de pouvoir asymétrique entre ce continent et le reste du monde. Les puissances européennes coloniales ont établi des relations commerciales et des zones d’influence, qui constituaient les bases des territoires coloniaux. Mais il s’agissait le plus souvent de rapports exploitants-exploités, teintés d’impérialisme culturel.

Étudier des exemples du passé peut fournir des lignes directrices pour nos futurs modèles. Ainsi, des débats et un procès attirent l’attention sur le cas du musicien zoulou Solomon Linda, qui a reçu une faible indemnisation pour sa chanson «Mbube», enregistrée en 1939. Cette musique est devenue «Le Lion est mort ce soir», classique de la pop internationalement connu et qui a généré beaucoup d’argent.

La famille de Solomon Linda a dû se battre pour obtenir une rétribution pour sa composition.

Quand les modes d’emprunt omettent de reconnaître les sources et de les indemniser, ils peuvent être considérés comme de l’appropriation culturelle, et d’autant plus quand ils reflètent, renforcent ou amplifient les inégalités. Même si certains auteurs finissent par être payés, une compensation tardive ne répare pas toujours les injustices du passé.

La famille de Linda a finalement reçu une indemnisation après avoir intenté un procès. À la mort du compositeur en 1962, sa veuve n’a pas pu se permettre d’acheter une pierre tombale. Sa fille est morte d’une maladie liée au Sida en 2011, faute de pouvoir se procurer un médicament antirétroviral coûteux.

Comment prévenir les pratiques exploitantes

La compréhension, tant de l’emprunt que de l’appropriation, est cruciale pour éviter l’exploitation culturelle, et devrait être intégrée aux cadres juridiques, commerciaux et institutionnels. Dans des domaines tels que le droit à la propriété intellectuelle, une plus grande reconnaissance des rapports hiérarchiques qui sous-tendent l’emprunt dans différents contextes est essentielle.

Comprendre et reconnaître : cela peut être un bon point de départ pour empêcher de prochains flux culturels exploitants, et ainsi favoriser la lutte contre l’utilisation abusive des héritages artistiques et culturels.

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Traduit de l’anglais par Diane Frances.

Par Olufunmilayo Arewa, Professor of Law, University of California, Irvine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

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