mis à jour le

En Egypte, l'Euro-2016 par passion et par dépit

Dans un café du Caire, au beau milieu des lanternes et fanions traditionnels du ramadan, l'Égyptien Mahmoud Salama suit religieusement l'Euro-2016. Il bondit de sa chaise en hurlant puis se rassied dépité: la reprise de volée de Dimitri Payet s'écrase sur la transversale des Suisses.

Si les Égyptiens, mordus de football et vénérant leur équipe, se passionnent tant pour une compétition d'un autre continent, c'est surtout parce que, en attendant la Coupe du monde ou la Coupe d'Afrique des Nations, l'Euro leur permet de fuir, le temps d'un match, un quotidien éprouvant en matière de libertés et des conditions de vie difficiles, marquées par le chômage des jeunes et une inflation galopante.

"Le foot pour nous, c'est une drogue qui nous fait oublier les problèmes au boulot, à la maison, dans la société", résume Mahmoud, ingénieur de 57 ans, fumant le narguilé les yeux rivés sur France-Suisse (0-0).

Et avec l'Euro-2016, les cafés du Caire se parent des drapeaux des équipes européennes et des portraits géants de leurs stars: le Français Paul Pogba, l'Anglais Wayne Rooney ou encore l'Allemand Mesut Özil.

"Les matches de l'Euro nous font oublier la situation économique actuelle, avec la hausse des prix", soupire Hamdi al-Soufi, attablé au Café Grand, dans un quartier de la classe moyenne.

Enveloppés dans les volutes de fumées des chichas, des dizaines d'hommes ne quittent pas des yeux les quatre écrans diffusant simultanément deux matches: France-Suisse et Albanie-Roumanie.

A chaque but raté des Bleus, des cris de frustration. Et quand les maillots des Suisses se déchirent l'un après l'autre --un défaut de fabrication, expliquera plus tard l'équipementier-- les plaisanteries fusent.

"On n'en peut plus et on a plein de soucis, mais on oublie tout devant le foot", lance Hamdi.

Car les efforts des autorités pour tenter d'amorcer une relance économique sont loin d'avoir porté leurs fruits. Au moment même où touristes et investisseurs étrangers fuient le pays effrayés par les attentats des jihadistes depuis que l'armée a destitué en 2013 le président islamiste élu Mohamed Morsi, et que le nouveau régime, ultra-autoritaire, mène une implacable répression, visant, après les Frères musulmans, la jeunesse libérale et laïque.

Au dernier trimestre 2015, le chômage touchait officiellement près d'un tiers des moins de 30 ans, et l'inflation a battu un record en sept ans en mai 2016, avec +12,3% en glissement annuel.

"Je me concentre sur le match et j'oublie tous mes soucis. Puis quand l'arbitre donne le coup de sifflet final, je repense au quotidien", dit Mahmoud Salama, qui n'hésite jamais à s'absenter du bureau pour suivre ses équipes favorites: France, Italie et Angleterre.

- Football et ramadan -

Mais Mohamed Charkawi, le gérant du Café Grand, reconnaît que cette année, le plaisir du foot est quelque peu éclipsé par le jeûne du ramadan.

"Le ramadan a tué l'Euro cette année", acquiesce Hassan Abdel Lattif, bien occupé à jouer au domino avec trois amis. Et de poursuivre: "Il y a des matches en journée, ou pendant l'iftar, la rupture du jeûne, et les matches du soir se déroulent pendant les prières des Tarawih", la prière nocturne, facultative mais très pratiquée.

Toujours est-il que pour beaucoup, le foot reste une occasion pour se réunir entre amis. "C'est une opportunité de nous retrouver", s'enthousiasme Islam Abdel-Magid, attablé avec ses amis devant le match et qui apprécie l'esprit de compétition entre les supporters des différentes équipes européennes.

"On se chamaille entre potes, c'est quelque chose qui nous manque en temps normal", déplore le jeune agent immobilier de 25 ans.

Car les passionnés du ballon rond ne peuvent plus assister aux rencontres des équipes locales: le gouvernement a imposé un huis clos total dans les stades pour la Première ligue égyptienne, depuis que 74 supporters ont été tués à Port-Saïd, dans le nord, en février 2012 dans des affrontements entre fans de deux clubs rivaux.

Et lorsque les autorités ont décidé de lever partiellement ce huis clos, un nouveau drame en février 2015 les a fait changer d'avis: 19 supporters de foot ont été tués lors d'une bousculade à l'entrée d'un stade du Caire.

L'Euro-2016, "ça nous permet d'échapper aux pressions du quotidien", résume M. Abdel Magid.

AFP

Ses derniers articles: Alger salue la coopération avec la Belgique sur les migrants  Les tribulations d'un aviateur casse-cou au Soudan du Sud  Casques bleus soupçonnés d'abus sexuels en Centrafrique: le Gabon et le Burundi promettent des sanctions