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"Petit pays" ou l'innocence perdue d'une enfance burundaise

"La ville était morte. Les gangs bloquaient les grands axes. La haine était de sortie. Une nouvelle journée noire commençait à Bujumbura". Pour Gabriel, gamin insouciant d'un quartier aisé de la capitale burundaise, c'est encore un peu plus de son enfance qui part en lambeaux.

On connaissait Gaël Faye le slameur, figure montante de la scène rap française, auteur-compositeur qui chantait son Afrique des Grands Lacs, son métissage et sa double culture "pili-pili sur un croissant au beurre". On le découvre écrivain de talent.

"La chanson a ses limites, je voulais explorer d'autres formes d'expression", raconte à l'AFP Gaël Faye, qui sortira un mini-album à l'automne. "J'avais besoin de faire revivre mes années passées au Burundi. Et d'un filet - l'écriture - sur lequel je puisse accrocher plus de senteurs, de saveurs et d'émotions".

Son premier roman, "Petit pays" (à paraître le 28 août aux éditions Grasset) nous plonge dans le quotidien insouciant de Gabriel, dix ans, fils d'un couple franco-rwandais au début des années 90 à Bujumbura.

On suit sa vie dans l'intimité familiale, dans les pas de son père mi-entrepreneur mi-aventurier, sous l'oeil bienveillant de Prothée le vieux cuisto, ou chez la grand-mère à écouter les légendes mythiques des anciens clans guerriers.

Du fond de son impasse, l'enfant passe son temps à faire les quatre cents coups avec sa joyeuse bande de copains. Ça chipe des mangues chez la voisine, ça crapote dans une vieille guimbarde abandonnée. On passe des chahuts de l'école française aux parties de pêche sur les berges du Cercle nautique où les hippopotames pataugent dans les eaux de l'immense Tanganyka.

Au fil de ses pérégrinations et de son petit bonheur personnel, Gabriel nous fait redécouvrir avec nostalgie le Bujumbura heureux d'avant la guerre civile (1993-2005). 

- Lave venimeuse -

Mais la violence est là, qui menace. A la maison d'abord, où les parents de Gabriel se disputent, et finalement se séparent, sous les yeux impuissants de leurs enfants bouleversés.

Dans la ville, sous le calme apparent, une "lave venimeuse, le flot épais du sang" versé dans les massacres d'après l'indépendance entre Hutu et Tutsi est "de nouveau prêt à remonter à la surface". A l'euphorie de la présidentielle de 1993, premier scrutin démocratique de l'histoire burundaise, succèdent d'inquiétants bruits de bottes, puis le fatidique coup d'Etat qui précipitera le pays dans le gouffre. Six mois plus tard au Rwanda voisin, le génocide emporte la minorité tutsi.

Pour Gabriel, c'est la fin d'un monde, son enfance qui bascule brutalement: "La mort n'était plus une chose lointaine et abstraite. Elle avait le visage banal du quotidien. Vivre avec cette lucidité terminait de saccager la part d'enfance en soi".

Il se découvre Tutsi, métis, Français... "Petit pays, c'est l'histoire de la fin de l'innocence, le paradis perdu", explique Gaël Faye: "Comment on essaie de se raccrocher à sa naïveté, de ne pas voir le monde qui nous entoure, et de croire ainsi qu'on peut mettre à distance la violence".

"Gabriel a voulu se réfugier dans un trou de souris, dans son impasse, mais la violence l'a inexorablement rattrapé".

"En voulant construire une bulle autour de nous, nous avons souvent l'illusion que la violence ne nous atteindra pas", poursuit Gaël Faye. "Mais à un moment, cette lâcheté" ne fonctionne plus. "Il faut prendre ses responsabilités", à l'image de la maman de Gabriel, qui partira au Rwanda, quitte à en perdre la raison, à la recherche de ses proches massacrés à la machette.

Né en 1982 au Burundi d'un père français et d'une mère rwandaise, Gaël Faye a quitté Bujumbura en 1995 pour la région parisienne, laissant derrière lui une partie de sa famille et ses amis.

Tout le récit de "Petit pays" est nourri de ses années burundaises, et de la souffrance de cet exil. Qu'est-ce qui tient de l'autobiographie, ou de l'imaginaire? Peu importe finalement, tant il parvient à donner chair, avec poésie et pudeur, à la patrie perdue de son enfance.

AFP

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Ambroise DAGNON

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