mis à jour le

Sur l'île d'Ukerewe, les albinos n'ont (presque) plus peur des sorciers

Il est 7 heures du matin sur l'île d'Ukerewe, la plus grande du lac Victoria. Alphonce Yakobo, visage et mains flétris par un soleil de plomb qui martyrise sa peau d'albinos depuis 57 ans, balaie vigoureusement les feuilles devant sa maison.

"C'est le meilleur moment de la journée, le jour se lève, mais le soleil n'est pas encore là", sourit-il, quelques minutes avant d'enfiler un chapeau à larges bords, des lunettes de soleil, et de s'enduire copieusement de crème solaire.

Son corps ne produisant pas de mélanine, sa peau, ses cheveux et ses yeux sont dénués de la pigmentation devant le protéger du soleil. Alphonce, comme toutes les personnes atteintes d'albinisme, une maladie génétique, a une très mauvaise vue et est particulièrement vulnérable au cancer de la peau.

Mais le soleil n'est pas la seule menace pour les albinos de certaines régions d'Afrique subsaharienne, dont le nord de la Tanzanie, où ces derniers sont parfois tués, et des parties de leur corps utilisées dans des potions ou des grigris censés apporter chance et richesse.

L'ONG canadienne Under The Same Sun (UTSS) a répertorié 161 attaques contre des albinos en Tanzanie ces dernières années, dont 76 meurtres, plus que n'importe où ailleurs en Afrique.

Pourtant, l'île d'Ukerewe semble relativement épargnée par ce phénomène.

"Il y a eu des moments où j'ai eu peur, par le passé, mais maintenant, je remercie Dieu car nous pouvons dormir la nuit sans pistolet", assure Alphonce, figure bien connue du marché d'Ukerewe, où il achète et revend des poissons fraîchement pêchés.

"Ici, nous sommes en sûreté, nous sommes entourés d'eau, personne ne peut commettre un crime et s'échapper facilement", ajoute cet époux de trois femmes, qui dit regretter qu'aucun de ses onze enfants ne soit albinos. "Nous pourrions discuter, et j'aurais l'impression d'avoir transmis une part de moi-même".

- Pas de meurtre -

Grâce à une dynamique association d'albinos, les récits séculaires à son sujet, une attention médiatique relativement importante et son insularité, Ukerewe s'est forgée une réputation de "paradis" pour les personnes atteintes d'albinisme et surnommée par certains médias "l'île aux albinos".

Dans les huttes, on raconte qu'il y a bien longtemps, les albinos, jugés maudits, étaient abandonnés sur l'île, et ont survécu pour former une communauté importante.

"A maints égards, Ukerewe est à la pointe de l'intégration des albinos en Tanzanie, et je pense que le fait que ce soit une île joue beaucoup dans l'imaginaire collectif, mais la réalité est plus nuancée", sourit Harry Freeland, fondateur de l'ONG Standing Voice et auteur d'un documentaire sur les albinos d'Ukerewe.

Selon l'Association des albinos d'Ukerewe (UAS), 75 d'entre eux vivent sur cette île d'environ 200.000 habitants, soit une proportion plus ou moins équivalente à la moyenne du pays.

L'île a en outre connu des exhumations illégales de tombes d'albinos ainsi qu'une attaque en 2007 contre un albinos dont les cheveux ont été coupés à des fins de sorcellerie, souligne Vicky Ntetema, directrice de la branche tanzanienne de UTSS.

"Mais nous n'avons jamais eu de meurtre d'albinos", rétorque Ramadhan Khalifa, président des albinos d'Ukerewe, ce qui n'est pas anodin dans le nord de la Tanzanie où de nombreux albinos ont été assassinés.

- Abandonnés -

"Le cas d'Ukerewe est unique", décrit Harry Freeland. "C'est sur Ukerewe, à l'initiative de l'ancien président de l'UAS, que le premier recensement d'albinos de Tanzanie a eu lieu, en 2006".

"Je n'ai pas peur d'être attaquée", soutient Neema Kajanja, 36 ans, décortiquant de minuscules poissons pour le repas du soir, le long d'une rue fréquentée de la principale ville de l'île.

Son frère Zacharia accompagne ses chants d'un air de guitare. "Ukerewe est certes plus sûr que le continent, mais ce n'est pas pour autant parfait", dit-il, "des gens nous disent parfois qu'ils vont nous tuer, et nous ne savons jamais s'ils sont sérieux".

Car si la violence physique est faible, la discrimination est loin d'avoir été vaincue. Hadija Namtondo, 30 ans et noire de peau, se souvient de la naissance il y a quatre ans de son fils, Riziki : "Quand son père a vu la couleur de l'enfant, il n'a pas été content, et il nous a abandonnés".

AFP

Ses derniers articles: RDC: l'ONU s'attend  L'Ougandais Ongwen, l'enfant-soldat devenu chef sanguinaire  CPI: Dominic Ongwen, ex-chef de la LRA, plaide non coupable 

albinos

AFP

Kenya: les albinos ont leur concours de beauté pour  lutter contre les préjugés

Kenya: les albinos ont leur concours de beauté pour lutter contre les préjugés

Urgence

Comment stopper les crimes contre les albinos en Afrique

Comment stopper les crimes contre les albinos en Afrique

AFP

Malawi: les albinos menacés de "disparition"

Malawi: les albinos menacés de "disparition"

peur

AFP

Le Nigeria vit toujours dans la peur de Boko Haram

Le Nigeria vit toujours dans la peur de Boko Haram

AFP

Etats-Unis: les Somaliens du Minnesota ont peur des représailles

Etats-Unis: les Somaliens du Minnesota ont peur des représailles

AFP

Côte d'Ivoire: les 11.000 pro-Gbagbo réfugiés au Ghana ont  peur de rentrer

Côte d'Ivoire: les 11.000 pro-Gbagbo réfugiés au Ghana ont peur de rentrer

sorciers

AFP

Meurtres d'albinos: plus de 200 sorciers arrêtés en Tanzanie

Meurtres d'albinos: plus de 200 sorciers arrêtés en Tanzanie

Magie noire

Ces présidents accros aux «sorciers»

Ces présidents accros aux «sorciers»

Religions

Les enfants du diable habitent à Kinshasa

Les enfants du diable habitent à Kinshasa