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Une manifestation à Alger. Reuters/Zohra Bensemra
Une manifestation à Alger. Reuters/Zohra Bensemra

Algérie: pendant les révolutions, la jeunesse respire

Conséquence directe des révolutions arabes et de la tension dans le pays, en Algérie la police et la gendarmerie laissent respirer la jeunesse de peur qu'elle ne vienne grossir les rangs du mécontentement.

Alger. En ce printemps précoce, les premiers bourgeons apparaissent sur les branches des arbres et les températures se sont considérablement radoucies. Rue Didouche Mourad, en plein centre, un scooter passe, avec un jeune couple dessus sans casque et cheveux au vent. Habituellement, les forces de l'ordre —dont 10.000 policiers sont déployés dans la capitale— sont suspicieux et souvent hostile envers cette jeunesse considérée comme oisive et hédoniste. Là, rien; le scooter passe et le couple se permet même de narguer les deux policiers en faction en leur lançant une phrase. Les ordres sont clairs et ils viennent de très haut: laissez les jeunes tranquilles.

Depuis le mois de janvier et les premières émeutes du monde arabe, puis les révolutions dans la région, le régime algérien sait que la clé du basculement est cette frange de la population, jeune, colérique, souvent au chômage et prête à tout, qui peut en 24 heures se braquer contre le pouvoir et le faire tomber.

Partout dans la ville et à l'intérieur du pays, la jeunesse algérienne vit une seconde... jeunesse, ce qui n'est pas un pléonasme dans un pays traversé par des courants conservateurs bien établis dans l'Etat. Dans les jardins et les parcs, habituellement occupés par de jeunes couples qui n'ont pas où aller pour s'aimer, l'amour refleurit et la police, là aussi connue pour sa haine de l'amour illicite, laisse faire. Un véritable printemps où la nouvelle sève ne doit pas se transformer en sang.

Il y en aura pour tout le monde

Les autorités ont allégé les contrôles, suspendu les retraits de permis —sport national de la police— et donné discrètement ordre de ne plus fermer les bars, l'autre activité favorite de la force publique. Sentant le vent favorable, les vendeurs à la sauvette ont retrouvé leur place dans les rues d'Alger et proposent tout et n'importe quoi pour arrondir leurs fins de journées. Il n'est plus question de les chasser, ce qui provoque la grogne des commerçants légaux, brandissant la menace de la grève générale. Paniqué, le régime pare à la va-vite et veut anticiper la contestation, mais il ne fait que déplacer le problème.

Dernières mesures: des prêts pour les jeunes qui veulent créer des entreprises, avec un apport ahurissant de seulement 1% de la somme totale. Ce qui inquiète des économistes qui voient là un énorme gaspillage de ressources et une bombe à retardement financière. L'état puise dans la caisse sans réfléchir, et vient de donner ordre aux entreprises publiques de recruter. Même à perte, il couvrira les déficits. Qu'en pense la jeunesse?

A cause des émeutes, le championnat national de football avait été suspendu, de peur que la contagion révolutionnaire ne vienne d'une sortie de stade. Pour occuper la jeunesse, le championnat a repris et les premiers slogans des jeunes supporters d'Alger, tout en sifflant les policiers déployés sur la pelouse, ont été hostiles au régime.

Mais l'un de ces slogans, celui qui a fait le tour du monde arabe, «chaâb yourid isqat ennidham» (le peuple veut la chute du régime), a été transformé sur place en «le peuple veut du cannabis gratuit». Grands consommateurs de drogues douces, les Algériens ont la fumette facile et là encore, la police ferme les yeux. Les jeunes algérois en sont conscients, ils racontent en riant qu'une brigade a fait une descente dans un quartier populaire pour ramasser un dealer... parce qu'il vendait du cannabis de mauvaise qualité.

Le temps des circulaires

En dehors des lois et d'un flou souvent conséquent, le régime préfère travailler avec des circulaires, qui sont rapidement transmises aux autorités du pays, préfets et sous-préfets, autorités judiciaires et forces de l'ordre. Les dernières en date ont toutes le même fond, il s'agit d'alléger le poids du fardeau de la jeunesse. Distribution de locaux commerciaux, aides directes à l'emploi; annulation du service militaire pour les plus de 30 ans...

Il y a quelques semaines, la jeunesse était pourtant encore considérée comme le premier suspect du pays. Aux nombreux barrages déployés à Alger, la fouille était systématique au faciès «jeune» et le harcèlement policier contre cette frange de la population une constante nationale.

«On aura au moins gagné ça», dit l'un d'eux, vendeur de jouets à la sauvette, «même si, on est pas sûrs que ça va durer», précise-t-il. Les jeunes sont donc conscients du cadeau et en jouent avec légèreté, même s'ils ne sont pas inactifs. Nombre d'entre eux militent dans des groupes d'action et participent aux marches de l'opposition. 5.000 étudiants sont actuellement massés devant les portes du ministère de l'Enseignement, où ils tiennent un sit-in permanent. Une marche de 8.000 étudiants a eu lieu à Tizi-Ouzou, en Kabylie il y a quelques jours et les jeunes chômeurs organisent des mouvements de protestation sur tout le territoire.

Car si la jeunesse vit un printemps, la situation reste quand même tendue. Dans une petite localité près d'Alger, un jeune imam est même monté en haut du minaret de sa mosquée, et au lieu d'appeler à la prière comme il le fait cinq fois par jour, il a tenté de s'immoler par le feu. Des fidèles sont montés après lui et l'ont sauvé. Mais le feu est là et le régime joue le pompier. Il connaît mieux que quiconque le caractère très inflammable de la jeunesse algérienne.

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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