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Des affrontements entre des manifestants et la police, le 2 août 2012 au Caire. MOHAMED HOSSAM / AFP
Des affrontements entre des manifestants et la police, le 2 août 2012 au Caire. MOHAMED HOSSAM / AFP

Comment les activistes égyptiens s'organisent face à la «répression préventive»

Implacable, la police égyptienne du régime d'Al-Sissi écrase dans l'œuf tout mouvement de contestation.

On ne sait jamais de quel côté va basculer une révolution, pile ou face, progrès ou régression. En Afrique du Nord, le printemps arabe a offert un régime démocratique à la Tunisie, une guerre civile à la Libye et un régime dictatorial peut-être encore plus répressif que le précédent à l'Egypte.

Abdel Fattah al-Sissi dirige le pays depuis le 3 juillet 2013 et le coup d'Etat militaire qui a chassé le président élu Mohamed Morsi du pouvoir. D'abord officieusement autoproclamé chef de l’'Etat, il a été élu président le 28 mai 2014 avec 96,1% des suffrages lors d’une élection présidentielle à la régularité contestée.

Depuis, cet ancien militaire renforce un peu plus sa gouvernance autocratique. Dans son rapport 2015/16 des droits humains dans le monde, l'ONG Amnesty international résumait ainsi la situation politique interne:

«La situation des droits humains n’a cessé de se dégrader. Le gouvernement a imposé des restrictions arbitraires à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique et il a promulgué une nouvelle loi antiterroriste. Des détracteurs du gouvernement ainsi que des dirigeants de l’opposition et des militants ont été arrêtés et placés en détention ; certains ont été soumis à une disparition forcée. Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive contre des manifestants, des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants. Les détenus étaient régulièrement torturés et maltraités. Les tribunaux ont prononcé des centaines de condamnations à mort et de lourdes peines d’emprisonnement à l’issue de procès collectifs manifestement inéquitables».

De la répression «préventive»

Nous racontions sur Slate Afrique comme certains activistes impliqués dans la révolution de la place Tahrir ont été contraints à l'exil pour fuir les menaces du régime d'Al-Sissi. Comme Ahmed Salah, l'un des leaders du Printemps arabe égyptien qui a refait sa vie à San Francisco, où il livre des pizzas, pour échapper à la prison. Ou comment l'Etat égyptien tente aujourd'hui d'effacer toute mémoire de la révolution de 2011: en interdisant par exemple les commémorations du cinquième anniversaire de la chute d'Hosni Moubarak, le 25 janvier. Le site BuzzFeed avait, à l'époque, récolté les témoignages de plusieurs résidents du centre-ville du Caire qui expliquaient que la police faisait des fouilles et demandait à vérifier les comptes Facebook des habitants.

C'est le nouveau leitmotiv de la puissante police secrète du régime égyptien: empêcher tout embryon de manifestation dans un pays où les réseaux sociaux avaient été un puissant catalyseur. Dès 2014, le Premier ministre a créé le Haut Conseil pour la cybersécurité. «De nombreux décrets relatifs à la préservation de la sécurité nationale, la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité ont été pris en catimini», note le magazine Jeune Afrique.

Depuis quelques mois, les services sécuritaires égyptiens ont poussé la logique encore plus loin. Ils arrêtent de «manière préventive» des activistes qui sont simplement soupçonnés de vouloir manifester, en surveillant leurs messages sur les réseaux sociaux. C'est ce qui s'était par exemple passé le 25 avril lorsque des milliers de citoyens étaient descendus dans les rues du Caire pour protester contre la décision d'Al-Sissi de rétrocéder des îles de la mer Rouge à l'Arabie Saoudite. 

«C'est de l'intimidation»

J'ai discuté sur Facebook avec Tamim, un activiste égyptien qui préfère garder secret son nom et son statut. Ce trentenaire, de toutes les luttes depuis 2011, a peur des représailles de la police égyptienne s'il parle trop ouvertement. «J'ai deux amis en prison et deux autres qui ne peuvent plus entrer dans le pays», confie t-il. Il n'a pas osé manifester contre la rétrocession des îles du Sinaï à l'Arabie Saoudite en raison de la répression. «Il y a eu des arrestations dans la rue le jour même, mais aussi avant. La police est allé chez les gens pour les arrêter avant la manifestation après avoir surveillé leur compte Facebook», dit-il.

La police égyptienne avait agi de la même façon le 25 janvier dernier en arrêtant trois administrateurs de pages Facebook affiliées aux Frères Musulmans, raconte le site d'information indépendant Mada Masr.

Pour Mohammed Hamama, journaliste pour Mada Masr, la surveillance de la police sur les réseaux sociaux et les arrestations médiatiques servent une tactique plus générale:

«Les services de renseignements savent qu'ils ne peuvent surveiller que 5% de la population égyptienne sur le web. Donc ils font croire aux 95% restants qu'ils peuvent les voir. C'est de l'intimidation. Ils rendent leurs arrestations médiatiques pour paraître plus puissants qu'ils ne le sont», nous dit-il.  

Le bouton «Delete» comme défense

Pour échapper à la surveillance de la police, les activistes égyptiens s'adaptent. Si l'accès à la messagerie Whatsapp, qui permet d'échanger des messages cryptés, est souvent compliqué en raison du blocage de l'application par certains opérateurs télécoms, les utilisateurs de Facebook ou de Twitter rusent.

«Nous utilisons les réseaux sociaux. Mais nous devons être prudents. Ils ne sont pas assez intelligents. Mais ils peuvent nous arrêter dans la rue et analyser notre téléphone. Je n'ai donc pas d'applications sur mon téléphone», dit Tamim.

Et quand il utilise Facebook, il demeure très prudent. Au cours de notre discussion, il me demande environ toutes les 15 minutes d'effacer entièrement notre discussion. Ce qui est très facile en cliquant sur le bouton «option» au-dessus de la fenêtre de chat, puis en cochant «supprimer la discussion». Tamim me demande également plusieurs fois de ne pas mentionner trop ouvertement Al-Sissi, «au cas où».

«C'est ce que font la plupart des activistes. Ils suppriment tous les messages pour ne pas être lus par la police en cas de perquisition, ce qui arrive souvent au Caire», note Mohammed Hamama.

Une exigence pas superflue. De nombreux médias et sources indépendants dont les Anonymous, ont déjà rapporté que le gouvernement égyptien avait recours à des logiciels étrangers, dont le service américain BlueCoat, pour passer au crible des milliers de discussions sur Gmail, Whatsapp ou Facebook.

Une autre activiste, qui a préféré rester anonyme, m'a expliqué que l'application Signal était de plus en plus utilisée en Egypte. Elle permet d'envoyer des messages cryptés à ses contacts via smartphone. «Mais maintenant la police regarde si vous avez l'icône bleue de l'application sur votre téléphone et peut vous envoyer en prison pour ça», dit-elle. Comme d’autres applications de messagerie cryptée, Signal est notamment utilisée par des djihadistes, dont des membres de Daech, qui l’utilisent pour communiquer sans risque entre eux.

Un phénomène qu'avait déjà rapporté le site américain The Intercept après les manifestations du 25 avril:

«Un problème potentiellement plus important pour les activistes qui veulent éviter d'être repérés par les autorités par l'utilisation d'applications de messagerie cryptée est que les applications installées sur leur téléphone peuvent sembler suspicieuses. Il y a eu des cas rapportés au Caire, de policiers qui fouillaient les téléphones de manifestants».

«Vous ne pouvez pas discuter»

Cette surveillance généralisée et le retour d’un Etat policier démoralisent de nombreux activistes. «Nous sommes beaucoup à avoir peur de manifester, à nous faire discret pour éviter d'être repéré par la police. Quand beaucoup de vos amis vont en prison, vous ne voulez pas finir comme eux. Vous ne pouvez pas discuter avec ce régime. Ils ont des armes, et nous seulement nos smartphones», glisse Tamim.

Le Front de défense des manifestants égyptiens a indiqué à Amnesty International, le 26 avril au matin, qu'il avait eu connaissance d'au moins 238 arrestations survenues la veille dans toute l'Égypte. «Les autorités affirment rétablir la stabilité et la sécurité, mais leur paranoïa les aveugle et semble les avoir rendues incapables de faire la distinction entre une manifestation pacifique et une véritable menace à la sécurité», a déclaré Magdalena Mughrabi, directrice adjointe par intérim du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International

Dans ce climat de répression, les discussions privées sur les réseaux sociaux et via les services de messageries cryptées ressemblent au dernier espace de liberté des activistes, le dernier nœud qui les relient entre eux face à la violence du pouvoir.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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