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L'ancien Premier ministre Mohammed Ghannouchi. Reuters
L'ancien Premier ministre Mohammed Ghannouchi. Reuters

Tunisie: la transition redevient possible

Le départ du Premier ministre Mohammed Ghannouchi doit permettre de faire la vérité sur le passé, de mettre en place une justice de transition et une vraie politique de réconciliation nationale

M. Ghannouchi a annoncé dimanche 27 février sa démission du poste de Premier ministre, lors d’un discours qui aura duré trois quart d'heure, entre froide raison et rhétorique du pathos.

Mais le fond du propos était assez peu à la hauteur des circonstances cruciales et déterminantes que vit actuellement la Tunisie, qui joue non seulement son avenir démocratique, mais également sa paix civile. Il reste symptomatique de la nécessité de mener une véritable politique d’établissement de la vérité et d’une justice transitionnelle digne de ce nom.

Ghannouchi fait son bilan

Insistant sur le bilan économique et social de son gouvernement depuis le 17 janvier, Ghannouchi ne s’est pas efforcé, lors de son dernier discours, de comprendre ni d’admettre les raisons pour lesquelles il pouvait difficilement être l’homme de la transition politique, se contentant de lancer dans une formule prononcée en français et dont il a voulu qu’elle fasse date, qu’il ne serait pas l’homme de la répression.

Il a bien tenté de mettre en avant son bilan politique, en rappelant la légalisation de pas moins de 15 partis, le gel de tous les avoirs de la famille Ben Ali en Tunisie, la libération de tous les prisonniers politiques, et le retour de tous les exilés politiques. Sans oublier la mise en place de trois commissions nationales, dont la Haute commission de réformes politiques présidée par Ben Achour et rebaptisée depuis le 18 février Haute Commission pour la réalisation des objectifs de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique.

Mais il n’a pas suffisamment insisté sur le fait que ces mesures étaient davantage des réformes de démocratisation encore fragiles, ne garantissant pas obligatoirement l’instauration durable d’un régime démocratique.

Les Tunisiens veulent une page blanche

Ghannouchi a surtout passé sous silence ses onze années en tant que Premier ministre de Ben Ali, de 1999 à 2011. Onze années auxquelles il faut ajouter plusieurs postes ministériels entre 1987 et 1999 et qui sont bien à l’origine de la crise de confiance qui a précipité son départ

Plus de 100.000 Tunisiens ont manifesté régulièrement depuis le 20 février, à Tunis et à l’intérieur du pays pour exiger le départ du Premier ministre, doutant de sa volonté ou de sa capacité réelle de rompre avec le passé. L’évocation par Ghannouchi «d’une majorité silencieuse» qui l’aurait soutenu si elle s’était exprimée, était avant tout une invention opératoire forgée par l’ancien Premier ministre pour gagner l'opinion à sa cause.

Mais pour justifier les difficultés de son action gouvernementale et dont on veut bien croire qu’elle ont été réelles, l’ancien Premier ministre s’est contenté de faire allusion à quelques services de l'Etat qui n'ont pas été à ce stade désactivés, et à des personnes qui agissent dans l'ombre probablement pour le compte de l'ancien régime. A aucun moment il n’a nommé ni les uns ni les autres de façon explicite.

Cette posture intenable de l’ancien Premier ministre entre dénégation, dénonciation allusive de forces antidémocratiques et volonté immédiate de faire peau neuve, montre combien est nécessaire aujourd’hui la mise en place de mécanismes de justice adaptés à la situation, qui permettraient de dissiper, clarifier et mettre fin à la falsification de la réalité opérée par le système de Ben Ali pendant 23 ans.

Comment traiter le passé

La question cruciale que pose la démission de Ghannouchi qui était —qu’il le veuille ou non— un des symboles les plus visibles de l’ancien système, est de savoir comment traiter le passé de la dictature, comment effectuer un véritable travail de mémoire pour permettre aux moins compromis de se racheter en intégrant le modèle démocratique, et comment, pour finir, juger les exactions et les nombreuses violations des droits de l’Homme.

Ghannouchi ne pouvait lui-même mettre en place une justice transitionnelle, alors qu’il a de fait occupé des responsabilités politiques pendant la dictature. Son départ, loin de créer le désarroi, doit jeter les bases d’une vaste politique de réconciliation nationale et d’établissement de la vérité.

Tous les hauts responsables, tous les hauts fonctionnaires, tous ceux en somme qui ont assumé des responsabilités qui les ont obligés à composer voire à se compromettre avec l’ancien régime doivent s’expliquer dans une atmosphère sereine et assainie, avant de prétendre occuper des fonctions politiques —notamment pendant la période de transition.

C’est d’ailleurs à la faveur de cette démission que certaines voix s’élèvent parmi les syndicalistes eux-mêmes pour le départ de Jrad, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) en raison de sa proximité avec l’ancien régime, voire de son implication supposée dans des affaires illégales d’acquisition de terrain.

Pour le moment, ni la Commission nationale d'établissement des faits sur les abus commis durant la dernière période présidée par Bouderbala, ni la Commission nationale d'établissement des faits sur les affaires de malversation et de corruption présidée par Amor n’ont appelé les hauts responsables à s’expliquer. Car les attributions de ces deux commissions ne couvrent pas l’ensemble des crimes et des dépassements, et leur compétences peuvent encore être élargies et précisées.

Si le nouveau Premier ministre Béji Caïed Sebbssi réussit à mener la période de transition démocratique vers l’élection libre et démocratique d’une assemblée constituante prévue pour le 24 juillet 2011, il serait bon qu’il réfléchisse rapidement, avec l’aide de juristes compétents, à l’élaboration d’une véritable politique d’établissement de la vérité qui recueillerait les témoignages tant des citoyens que des Hauts responsables, à la mise en place de mesures effectives de réparation pour les victimes et leur famille, et à la conduite d’une profonde réforme du système judiciaire pour que la page du passé soit tournée de manière apaisée et pacifiée. Son implication moindre avec le régime de Ben Ali devrait faciliter cette tâche.

Meryem Belkaïd

Meryem Belkaïd

Universitaire algéro-tunisienne.

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